Alors que la Manon de Puccini semble connaitre un récent regain d’intérêt sur les scènes françaises (Lyon la saison dernière, le Théâtre des Champs-Elysées dans quelques semaines), c’est à Madrid que son histoire d’amour tragique est représentée ce soir. La mise en scène de Carlos Wagner est efficace. La transposition dans les années 1950 n’apporte pas grand-chose, voire se heurte à quelques anachronismes (la déportation des prostituées vers la Louisiane a depuis longtemps disparu), en revanche le dispositif scénique ne manque pas d’habileté : au premier acte, derrière la scène d’un concours de chant, c’est un manège qui trône au milieu du plateau, et voir Manon arriver (puis s’enfuir, très temporairement) sur un cheval de bois convient bien à l’insouciance du personnage ; au deuxième, le manège a laissé place aux colonnes du palais serties d’ampoules, cadre d’un cours de pole dance où l’héroïne est accompagnée de deux danseurs en slip blanc, queue-de-pie et haut de forme ; au troisième, il devient une cage où l’on enferme la criminelle et au dernier, il n’y a plus rien, sinon un plateau tournant surmonté d’un trou noir qui descends lentement sur la mourante restée debout. On pourra néanmoins regretter que le sol ruisselant et poisseux du Havre ait été réutilisé pour le dernier acte : difficile dès lors de croire que l’on puisse y mourir de soif. La direction d’acteurs est également soignée et les scènes dramatiques sont bien réglées. Que Manon se fasse dominante en chevauchant et cravachant Géronte ou que Des Grieux menace cette première avec la même cravache lors de leurs retrouvailles, prenant soudain des allures de Don José, ajoute à l’excessivité des personnages de façon pertinente. Bonne idée aussi d’aligner puis déshabiller les prostituées tantôt terrifiées tantôt téméraires ou délirantes avant leur embarquement. On comprend moins par contre pourquoi elles errent dans le désert avec les deux amants : voir Des Grieux s’adresser à chacune comme s’il s’agissait de Manon tandis qu’elles meurent les unes après les autres détourne l’attention de la véritable Manon et dissipe la solitude étouffante de ce final.
La réussite de cette production tient aussi à la qualité de l’orchestre : si l’on peut trouver le son un peu sec dans les gamineries initiales, la direction de Nicolas Luisotti révèle toutes ses qualités et sa précision dans l’affolement qui accompagne l’arrivée de la police et surtout dans un superbe intermezzo, pesant et ample à la fois (mais pourquoi le jouer avant le dernier acte et non avant le troisième comme voulu par Puccini ?). Rien à redire sur la performance du chœur également : vivant et soigneux à la fois.
Le plateau vocal offre des bonheurs divers : le timbre d’Alejandro del Cerro est élimé et l’air d’Edmond ne va pas sans difficultés, mais son italien est excellent et son jeu très convaincant. On admire la douceur androgyne et la belle tenue du chant de Mercedes Gancedo dans le rôle du Musicien. Lucas Meachem est un Lescaut irrégulier : économe à Amiens, il donne tout à l’hôtel de Géronte même si la vitesse d’élocution requise pour la dernière scène le dépasse et lui fait perdre en projection ; reste un acteur très présent et crédible. Tout comme le Géronte de Pietro Spagnoli au phrasé souverain et au style toujours impeccable, que ce soit pour jouer le barbon libidineux ou le cocu tonnant. Michael Fabiano offre au Chevalier des emportements très vifs et sans retenue, portés par une projection puissante, mais un certain manque de subtilité fait sombrer l’amant dans la pleurnicherie tandis que les forte et points d’orgue manquent de contrôle et de justesse. On ne croit guère à la juvénilité de l’héroïne interprétée par Sondra Radvanovsky : ses minauderies et sautillements du premier acte sont contredits par cette voix épaisse qui, à froid, souffre d’un vibrato envahissant. Heureusement, la Manon de Puccini devient vite adulte et la soprano canadienne est bien plus idoine pour incarner la vaniteuse désespérée. On est soufflés par les aigus gigantesques et parfaitement placés dans « In quelle trine morbide » qui contrastent avec la mélancolie du diminuendo sur la dernière note. L’exploit n’est pas seulement technique, il est vivifié par le tempérament dramatique de la chanteuse. Alors certes la prononciation reste mâchonnée, certes le haut medium n’est pas exempt de grincements, mais elles sont peu nombreuses à pouvoir alterner avec autant d’à-propos et de contrastes les deux « Non m’ami più », l’un torrentiel, l’autre étouffé. « Sola, perduta, abbandonata » la montre renversante : la violence des mots sembler sculpter à même son imposant matériau vocal, jusque dans des « Ahimé ! » que l’on a rarement entendus si bien puissamment poitrinés.

