Puissance intacte d’un spectacle intemporel

La juive - Amsterdam

Par Philippe Ponthir | sam 12 Septembre 2009 | Imprimer

La Juive avait profondément marqué les esprits lors de son triomphal retour à l’affiche de la première scène parisienne. Longtemps, les rumeurs d’une reprise méritée s’alimentèrent. L’avènement de l’ère Joel porta un coup fatal au projet. Pierre Audi, metteur en scène et attaché à la direction du DNO, permet une seconde vie à ce pharaonique projet. L’opéra d’Amsterdam ouvre sa saison en faisant découvrir cette rareté. On conseillera d’ailleurs au spectateur curieux de jeter un œil sur une programmation d’une rare intelligence,

Audi souhaitait la transposition globale du spectacle, également dans ses atouts musicaux. Les mois passants, l’affiche connut bien des adaptations dont l’annulation d’Antonacci, modifiant le résultat de manière perceptible. En esquivant l’éternel débat sur la nécessité d’opérer des coupures dans les grands opéras français, un succès retentissant vient couronner l’ensemble de l’équipe scénique et vocale. Au-delà de l’accueil (standing ovation inside), on est surtout frappé par la qualité d’écoute du public. Nous avons retrouvé le spectacle de Pierre Audi avec les mêmes émotions. Son choix de neutralité de temps et de lieux laissant à chacun la liberté d’identifier les sujets. L’équipe autour de lui (décors imposants, efficaces quoique parfois peu praticables, éclairages saisissants, chorégraphie à la symbolique morbide et hiérarchique) est simplement parfaite. Musicalement, on ne peut s’empêcher de regretter la décision de Daniel Oren d’abandonner le projet pour d’autres cieux. A Paris, Oren fut la clé de voûte du succès du spectacle. Carlo Rizzi ayant déjà une certaine expérience de l’œuvre, le remplace. Il ne nous convainc pas. Une certaine bonhomie, oserions-nous routine ? Des effets épidermiques, une incapacité à différencier les climats intimistes des scènes d’ensembles ou de masses chorales, enfin, une attention en dents de scie à ses solistes.

A l’image des Huguenots, constituer l’affiche de La Juive relève de la gageure. Comme à Paris, des résultats contrastés tout en saluant une incroyable efficacité d’ensemble et la conviction d’un superbe travail d’équipe. Les chœurs très sollicités sont simplement remarquables, malgré des rangs décimés par une certaine grippe… Les comprimari n’appellent également que des éloges. Au niveau des rôles secondaires, énorme révélation pour le jeune baryton Edwin Crossley-Mercer crevant littéralement l’écran et qui, malgré un rôle où il est carrément sous-employé, fait entendre un matériau de toute beauté, manié avec une rare intelligence. André Heyboer, dans la cruauté fanatique de Ruggiero, définit son rôle en termes superlatifs, lui donnant au final, une épaisseur de premier plan.

Toujours à l’actif des bons éléments importés de Paris, le ténor américain John Osborn, retrouve le rôle hybride de Léopold. Le ténor livre contre vents et marées (direction distraite de Rizzi et certains égarements de Rachel), une prestation de haut vol. On lui pardonne aisément quelques accents anglophiles, comparé au portrait extrêmement fouillé qu’il offre de son personnage torturé. Osborn fort de son expérience parisienne, tire son épingle du jeu d’un rôle pouvant aisément se définir en épine dans le pied … Il serait tout de même intéressant que l’on se décide à afficher dans Léopold un pur ténor rossinien où en son temps, Rockwell Blake aurait pu en donner l’exacte représentation. Aujourd’hui ? Il faudrait avoir le courage artistique d’engager un Florez ou un Brownlee pour faire revivre cette typologie si particulière hybride de chanteurs rompus à l’école italienne romantique, décantant peu à peu les nouvelles données esthétiques de compositeurs œuvrant pour le goût français de l’époque.

Cette typologie dans la pleine évocation de Julie Dorus-Gras1, Annick Massis la fait parfaitement entendre. A Paris, elle va établir une référence définitive dans un rôle où elle pourra rayonner scéniquement et délivrer non seulement une leçon de style mais également de beau chant. Amsterdam la retrouve toujours aussi altière dans sa Princesse Eudoxie refusant d’être une simple victime de sa condition dorée. Malgré les débordements sonores de Rizzi, Massis ne renonce en rien à ses nuances et à ses phrasés. C’est sans doute dans sa prestation que l’on regrette le plus l’absence d’Oren. On note également un enrichissement psychologique depuis Paris, notamment dans sa relation déçue avec l’autorité religieuse.

Cette autorité est incarnée avec un grand bonheur par Alaistar Miles. Miles est un autre point fort du spectacle. Au-delà d’une relative limite dans les monstrueuses et inhumaines imprécations de l’Anathème, la basse convainc totalement tant sur le plan d’un chant intelligent, compréhensible mais surtout, terriblement émouvant. Sa vision paternelle et les confusions dans sa relation avec Rachel emportent l’adhésion. Actuellement, sans doute la meilleure vision de Brogni entendue dans les récentes reprises.

Dennis O’Neill au sommet d’une longue carrière, s’emparait pour la première fois du rôle mythique du Juif Eléazar. Nous devons faire le deuil des habituelles coupures mais également, d’une volée de suraigus… Malgré tout le respect que nous portons au chanteur, que reste t-il du portrait vocal et psychologique voulu par le compositeur ? Chacun formulera sa réponse. De ce qu’il donne à entendre, O’Neill offre une bonne soirée, dans une forme vocale plus que respectable, ayant surtout le grand mérite d’arriver au point d’orgue final avec encore un peu de voix. Mais en parlant de Merritt, comment ne pas évoquer les abîmes d’émotions que le grand Chris, même au bout d’une glorieuse carrière et exsangue vocalement, parvenait à évoquer par fulgurances ? Car malheureusement, O’Neill au niveau de sa caractérisation, demeure très en surface de son personnage, ne possédant pas vraiment l’aura que l’on peut attendre d’une telle figure. Mais où trouver un tel titulaire actuellement ?

La question se posera également face à la prestation d’Angeles Blancas Gulin qui nous inspire avant toute chose une immense tristesse devant un tel gâchis vocal. De son illustre mère, la flamboyante Angeles a surtout hérité de l’énergie incendiaire dont elle nourrit une émission très particulière. Blancas Gulin a été un des plus fabuleux potentiels de dramatique colorature des dix dernières années. Syndrome basique d’une nature flamboyante, dotée de moyens immenses mais insuffisamment préparés et lâchée trop tôt dans des emplois allant de la Königin à Turandot en passant par Abigaille … La suite a déjà été écrite par des dizaines de jeunes cantatrices. Armée d’une résistance vocale digne d’un acier inoxydable, la soprano déambule assez maladroitement. Il faut attendre la confrontation avec Léopold pour enfin adhérer à une ébauche de personnage qui finira par emporter une adhésion dans les deux derniers actes.

Comme à Paris, malgré quelques limites dont malheureusement notre époque est coutumière, la soirée fonctionnera et donnera non seulement son lot d’émotions mais également, de réflexions sur les thématiques de l’intolérance et du fanatisme cruellement d’actualité.

 

 

1  Julie Dorus – Gras (1805-1896), formée à Paris et représentante d’une école de chant se souvenant encore pleinement des principes techniques italiens, fait ses débuts au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles en 1825. Elle crée Elvire dans la première représentation de La Muette de Portici (1829) d’Auber, qui deviendra le symbole de la révolution belge. Son répertoire équilibre chefs-d’œuvre italiens (interprète réputée de Lucia di Lammermoor) et français. Très attachée à Paris dès 1831, La Dorus –Gras créera notamment rien de moins qu’Alice dans Robert le Diable (1831), la Princesse Eudoxie dans La Juive (1835), Marguerite de Valois dans Les Huguenots (1836), Teresa dans Benvenuto Cellini (1838) et d'autres rôles pour Auber et Halévy.

 

 

 

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