Éblouis, enchantés, voilà l’état d’esprit des chanceux applaudissant debout le Rinaldo proposé par la co[opera]tive et l’Opéra de Rennes en ce début de saison. La recréation de cette production de 2018 sera remontée cet automne à Besançon, Senart, Quimper et Tourcoing. Courrez-y car Caire Dancoisne, tout comme Armide, est une magicienne !
La metteure en scène expérimente depuis plus de trente ans, machines, marionnettes et théâtre d’objets au sein de son Théâtre de la Licorne. Rinaldo lui offre toute latitude pour inventer un monde à sa démesure. Cet univers mélange avec culot et fantaisie des éléments très contemporains dans une esthétique assez punk, à la Bilal pour les perruques improbables et les costumes de cuir et de broc d’Elisabeth de Sauverzac, quant le grand kakémono de fond de scène où se détache des ombres chinoises nous transporte, lui, chez Michel Ocelot et ses Princes et Princesses,
L’esprit baroque est pourtant bien présent avec d’éblouissantes machines articulées, dont la manipulation à vue dénonce délicieusement l’artifice du théâtre en train de se faire. Le spectateur est à la fois fasciné et complice amusé des « trucs » les plus sophistiqués comme des plus frustes. Lorsque Rinaldo se laisse envahir par le désespoir, son ombre immense disparaît peu à peu sous la terre projetée à vue sur son reflet, avant de réapparaître à la reprise quand l’espoir renaît. Par ce moyen très simple et qui s’affiche comme procédé, nous est parfaitement perceptible le risque de disparition d’un individu englouti dans la dépression. Tout comme lorsqu’Armide se grime en sa rivale ou que les chefs de guerre manipulent leurs armées de marionnettes depuis des échiquiers, cette créativité n’est jamais gratuite, elle sert toujours le propos.
© Laurent Guizard
Chaque scène apporte ainsi une invention qui magnifie le moment : les éblouissantes entrées d’Argante et d’Armide sur leurs chars sont d’autant plus marquantes que le procédé n’a rien de répétitif : des marionnettes de tables se substituent aux chanteurs lorsque Rinaldo se laisse séduire par les fallacieuses promesses d’Armide. Ainsi, trompé par le chant des sirènes, c’est sa marionnette qui monte dans la barque le conduisant en captivité. Changement d’échelle et de réel à nouveau bouleversé dans l’immense arbre prison du tableau suivant où sa détresse reprend alors toute sa dimension humaine.
Par cette grande liberté esthétique et visuelle, par ces ruptures de ton – de nombreux éléments d’humour visuels émaillent la soirée – l’étonnement est constant, le spectateur garde les yeux écarquillé afin de ne rater aucune nouvelle trouvaille. En situation de totale gourmandise, il se délecte des airs successifs, adhère totalement aux émotions des personnages sans lassitude aucune. L’écueil bien connu de l’opera-seria, succession d’airs da capo qui peut être fastidieuse, est ici évité avec brio.
Il faut dire que la direction musicale de Damien Guillon, à la tête du Banquet Céleste, mérite également tous les éloges. Plein d’opulence en dépit de son effectif réduit de vingt musiciens, il cisèle la partition de mille nuances, raffinements et couleurs mais sans outrance ni ostentation. Il travaille remarquablement l’équilibre entre les pupitres, le naturel des transitions – en particulier les da capo –, et régale par l’inventivité de l’orchestration.
Ainsi les chanteurs sont-ils placés dans un cocon visuel et sonore qui leur permet de déployer pleinement leurs qualités d’autant plus que la direction d’acteur, entre grandeur et ridicule, donne une grande humanité à chaque personnage, peignant chez chacun une palette d’affects totalement crédibles.
Seule nouvelle venue dans la distribution, Blandine de Sansal s’empare avec conviction du rôle de Goffredo lui apportant ses graves riches et soyeux, son sens de la ligne mélodique et une belle noblesse.
Paul-Antoine Bénos-Dijan campe un Rinaldo bien projeté, d’une grande maîtrise dans les vocalises, en particulier « Venti, turbini » et « Or la tromba » incandescents. Très juste dans ses élans, on ne doute pas une seconde de son amour pour Almirena, qui adopte la voix ductile, généreuse, aux phrasés délicats d’Emmanuelle de Negri. Le naturel de l’émission, les piani raffinés permettent même au tant rebattu « Lascia ch’io pianga » de retrouver fraîcheur et fragilité.
La jeune femme emporte tous les cœurs dont celui de Thomas Dolié, Argante aux graves sensuels bien ancrés et à la projection pleine de panache. Excellent comédien, il rend le roi des sarrasins extrêmement juste dans ses errements, lui offrant une profondeur psychologique touchante.
Il forme un superbe duo avec Aurore Bucher dont l’Armide est une Vivienne Westwood déjantée qui alterne pyrotechnies vocales et failles émotionnelles avec une puissance expressive notable.
Enfin, les deux comédiens Gaëlle Fraysse et Nicolas Cornille incarnent avec grand talent tout un bestiaire féerique aux sublimes masques d’oiseaux, boucs, hyènes ou furies. Indispensables bras armé du rêve, ils transforment le spectateur en complice de l’illusion, goûtant chaque nouvelle surprise avec délectation.