Des spectacles comme celui-là, on voudrait en voir plus souvent. Présentée comme une version de concert avec mise en espace et un ensemble de voix qui ne sont pas celles de superstars, cette Cenerentola s’est révélée, avec trois fois rien (en apparence), être une mise en scène éblouissante, tout simplement géniale ! Une réussite telle qu’on aurait souhaité voir dans la salle certains metteurs en scène chevronnés qui, d’une montagne de moyens et d’une débauche d’intentions fumeuses réussissent à accoucher de souris. Dans notre cas d’école, une simple citrouille, quelques canapés récupérés d’un autre décor bâlois, des jeux de lumière ingénieux, quelques lustres et beaucoup d’imagination (mais n’oublions pas l’ingrédient majeur, à savoir la complicité des artistes qu’on sent totale), le tout génère une poésie et une féerie absolues. Chapeaux bas ! Toute l’énergie, l’inventivité, la beauté des airs et l’intelligence de l’œuvre de Rossini se trouvent ici servis avec évidence et conviction. De quoi revigorer et combler un auditoire embrigadé dans un tourbillon de trois heures qui ont passé comme un éclair ou plutôt comme un feu d’artifice, qu’un coup de baguette magique aurait habillé des couleurs les plus chatoyantes. La mise en espace de Vincent Huguet est un enchantement, sa direction d’acteurs s’imposant comme une évidence ; on sent un travail d’équipe sain et productif, avec une mention spéciale pour le travail de Charles de Vilmorin, jeune créateur de mode dont on a pu récemment découvrir sa robe froissée dans le cadre de l’exposition « Louvre Couture », création qui sied comme un gant à Cendrillon triomphante, contrastant juste ce qu’il faut avec les autres vêtements, petites merveilles de révélateurs de sentiments des personnages qui les endossent.
Littéralement dopés par une battue énergique d’un chef qui semble se délecter comme jamais du festin qu’il a composé, tout le plateau est survitaminé et en pleine possession de ses moyens. Malgré la moue qui ne la quitte pas de la soirée, la mezzo Justyna Rapacz Ołów est une Thisbe plus supportable que de coutume et son timbre chaud n’a pas les acidités habituelles. Il en va de même pour sa sœur Clorinda, fièrement campée par la soprano Alice Rossi dont on apprécie l’art du faire-valoir. Adolfo Corrado offre à Alidoro une très belle voix de basse dont on goûte les délices de chacune de ses interventions. Le baryton Misha Kiria est au sommet de son art et se délecte manifestement beaucoup de ce Don Magnifico dont il expose avec gourmandise et une vis comique certaine toutes les facettes de son truculent personnage. Autre baryton d’exception, Edward Nelson est un Dandini de première classe, toujours légèrement en retrait de celui dont il joue temporairement le rôle, avec ironie et mordant. En vif contraste, le timbre clair et lumineux du ténor Levy Sekgapane fait merveille en prince Don Ramiro. Visiblement à l’aise, le jeune homme se montre généreux de bout en bout dans des vocalises vaillantes, acrobatiques et d’une insolente projection qui semble ne pas connaître de limites. Comment résister ? Et pour finir, le timbre particulièrement sombre de Maria Kataeva confère d’emblée gravité et sérieux à son personnage d’Angelina, une Cendrillon qui triomphe parce qu’elle choisit la bonté comme le veut Rossini, mais qui est avant tout une maîtresse femme suffisamment intelligente et patiente pour arriver à ses fins et ne pas se laisser marcher sur les pieds. La mezzo est impressionnante d’agilité, de maîtrise et de souplesse pour son instrument, à tel point que ses vocalises pyrotechniques semblent presque faciles et surtout très naturelles.

Cette belle distribution, homogène et à l’unisson, est encore magnifiée par les membres du Balthasar-Neumann-Chor qui, en plus, semblent s’amuser énormément, virevoltants et tourbillonnants, véritable sauce liant un met des plus raffinés.
À la tête du Balthasar-Neumann-Orchester dont on apprécie les sonorités de chaque instrument d’époque qui permet une écoute ciselée de ce chef-d’œuvre qu’on n’a pas souvent l’occasion d’entendre ainsi, Thomas Hengelbrock , bien qu’il nous tourne le dos (jeu de mot facile, pardon, c’est l’enthousiasme…), ne cesse de sourire (on a du mal à se détourner de lui quand on croise des yeux les écrans de contrôle qui permettent de le voir diriger de face) et en profite pour imposer un rythme endiablé à son petit monde qui ne demande visiblement pas mieux. Les spectateurs n’en perdent évidemment pas une miette et ovationnent le spectacle. Magique et féerique, vraiment…
La présentation du spectacle par Maria Kataeva/Cenerentola (en allemand) et Levy Sekgapane/Don Ramiro (en anglais).


