Dans le panorama des opéras rossiniens, on admet couramment que Guillaume Tell est l’Everest dont la surrection a été précédée de la monumentale Semiramide. Cette production de La gazza ladra vient à point nous rappeler que d’autres sommets ont préparé l’apothéose, par leurs dimensions, leur structure et la place accordée aux chœurs, et cette œuvre est l’un d’eux. Créée à Milan en 1817 elle fut reprise à Naples quand Rossini y triomphait, enrichie en 1819 et 1820 d’airs alternatifs pour Fernando, le déserteur fugitif, et c’est cette version qui est à l’affiche à Bad Wildbad.
Elle est donnée dans la salle restaurée du Kurhaus, dépourvue de fosse comme l’était la Trinkhalle mais ceinte en hauteur d’une galerie que la mise en scène exploitera pour l’épisode de la trouvaille dans le clocher des « larcins » de la pie, trouvaille qui innocentera Ninetta au paroxysme du drame et permettra le dénouement heureux. La scène est pourvue d’un plateau tournant qui sera largement mis à contribution, dès l’ouverture, polluée – il n’y a pas d’autre mot pour le dire – par une pantomime probablement indéchiffrable par qui venait découvrir l’œuvre et, redisons-le inlassablement, c’est à ces néophytes susceptibles de devenir le public de demain qu’une mise en scène devrait d’abord penser. Cette ouverture célébrissime, qui commence comme une de ces marches impériales que Rossini put entendre dans les éphémères royaumes d’Italie de l’empire napoléonien, est magnifiquement exécutée par les musiciens de la Philharmonie Szymanowski de Cracovie, partenaires du festival. La précision de l’exécution, des couleurs, des rythmes, suscitent une ivresse sonore qui n’a rien de gratuit puisqu’elle expose les climats de l’ enchaînement dramatique dans une tension oppressante et délectable. Admirables les percussions, les cors, la flûte, une virtuosité au service de la lecture magistrale d’intensité et de finesse réalisée par José Miguel Pérez Sierra. Autre grand moment, la marche funèbre solennelle et implacable qui annonce l’exécution de Ninetta, dont Donizetti saura se souvenir pour Maria Stuarda.
La pantomime décriée regroupe sur scène les chœurs en tenues contemporaines, les hommes vêtus sans recherche, les femmes élégantes comme pour un cocktail, une disparité dont la fonction reste obscure. Deux parallélépipèdes verticaux à jardin et à cour déterminent un cadre de scène et deux autres éléments carrés que l’on déplace à la main ou grâce au plateau tournant peuvent quitter le fond de la scène et pivoter sur eux-mêmes, la face d’abord cachée révélant, par quelques objets déposés dans des niches, l’intérieur de la maison de maître où travaille Ninetta. On comprend que ce dispositif relève de contraintes économiques, mais était-il impossible de suggérer l’ environnement campagnard évoqué par les poires que Fabrizio va cueillir et les fraises récoltées par Ninetta autrement que par une projection aussi indistincte que fugace ?
Pour en finir avec les éléments peu convaincants de la proposition, un mot encore sur les costumes. Lucia, la riche paysanne a priori hostile au mariage de son fils Giannetto avec Ninetta, arbore une robe blanche et noire, les couleurs du plumage de la pie qu’elle a domestiquée. Pour le procès, les femmes sont en noir avec des épaulettes de plumes. Le podestà est en blanc à la campagne, en noir au tribunal, et Giannetto aussi. Le concept peut séduire, mais sa réalisation laisse dubitatif. Et les costumes contemporains détonent dans le contexte historique de l’œuvre, que le récit de Fernando et le rappel solennel du code pénal ne permettent pas d’ignorer.
Cela dit, la direction d’acteurs semble avoir été minutieuse et attentive, et certaines options, comme celle qui montre Fernando tendant les bras au Ciel avec insistance, comme attendant une réponse qui ne viendra pas, ou l’animation scénique lors de la scène du jugement sont particulièrement heureuses.
La distribution regroupe des élèves de l’Académie, qui tous ont déjà du métier, et des artistes confirmés. Parmi les premiers Gaja Vittoria Pellizzari, Ernestina la veille, est Lucia, dont l’agitation revêche et les présentions « de classe » finiront par céder à l’évidence de l’ honnêteté de Ninetta pour consentir à l’avoir pour belle-fille. Est-ce à dessein que son maquillage et sa coiffure évoquent Cruella ? (Pour nous, lorsqu’elle chausse ses lunettes, elle semble la sœur de la comédienne Armelle dans son personnage de bourgeoise coincée.) Timoteo Bene Junior passe d’Eusebio à Antonio, le geôlier bienveillant qui pemet à Giannetto de retrouver Ninetta dans sa prison et qui s’épuise à le supplier de s’en aller. Giovanni Accardi , le trouble acolyte de Parmenione, est un sobre serviteur du podestat. Davide Zaccherini, le comte Alberto de la veille, est tour à tour Isacco, marchand ambulant défini comme un usurier évidemment avare, comme son nom l’indique, et il lance son appel avec la conviction requise, avant d’être un Préfet aussi sobre que nécessaire.
Il y a deux pères dans l’histoire. Fabrizio Vingradito, à en croire son nom, est un bon vivant qui lève volontiers le coude ; il est surtout le père affectueux d’un jeune homme dont il approuve l’amour pour leur servante jeune, jolie et dévouée. La voix nette de Matteo Torcaso exprime cette bienveillance, assortie à une gestuelle sobre et appropriée. L’autre est Fernando Villabella, – la similitude des initiales contribuera à renforcer le soupçon relatif à la malhonnêteté de Ninetta – un homme qui fait carrière dans l’armée. Au retour d’une campagne militaire, il demande une permission pour aller revoir sa fille et, brutalisé par l’officier qui refuse, il lève son épée. Désarmé, il est condamné à mort mais ses camarades l’aident à s’évader et le voici près de Ninetta, dans la situation lamentable d’un fuyard sans ressources et pourchassé. Dans ce rôle pathétique d’homme blessé, énergique mais si vulnérable, Emannuel Franco se révèle magistral : la netteté de l’élocution, le contrôle de l’émission, le dosage de l’émotion, vibrante mais jamais excessive, le dramatisme du jeu, pertinent mais contenu, font de cette prestation un élément fort de la représentation.
Un autre élément fort aurait dû être le personnage du podestat, caricature d’un potentat de province qui se croit irrésistiblement séduisant et recourt à la coercition et à la menace envers qui aurait l’audace de lui résister. Ce potentiel de ridicule et d’odieux, Nathanaël Tavernier ne l’exploite pas à plein et il propose un entre-deux inférieur aux attentes, avec une retenue scénique qui pourrait indiquer qu’il ne se sent pas à l’aise, en particulier dans l’épisode final où le personnage se rachète par une introspection où il exprime des regrets. C’est dommage car la voix est toujours aussi profonde et étendue que dans nos souvenirs.
Giannetto, le fils de Fabrizio et de Lucia, revient au village délivré des obligations militaires et est accueilli en héros guerrier. Mais il se soucie bien de Mars et de la gloire : son air d’entrée est un chant d’amour, auquel Patrick Kabongo confère de sa voix si souple toute l’ardeur et la suavité caressante nécessaires. Dramatiquement il saura incarner les émotions successives, de la sérénité au doute, avec justesse et sobriété. L’autre garçon de la maison est Pippo, un domestique qui semble étranger aux troubles sentimentaux et représenter l’ami idéal, toujours dévoué et fidèle. Ce rôle en travesti trouve en Francesca Di Sauro une interprète aussi convaincante que séduisante ; la voix est ronde, très souple, bien projetée, bien timbrée, ses interventions sont délectables et son jeu d’actrice est à la fois sobre, juste et efficace.
Il revenait à Claudia Muschio le redoutable rôle de Ninetta, la jeune fille confiante devant la vie, prête au bonheur avec Giannetto, malgré l’hostilité de la mère de ce dernier. Un malheureux concours de circonstance fait de sa vie un cauchemar où elle devient suspectée de vol, accusée et condamnée à mort. Seul un hasard imprévisible l’innocentera in extremis, ce qui désarmera la belle-mère et comme le deus ex machina fera son office – l’amnistie du Roi pour le militaire Fernando – tout est bien qui finit bien. Il est donc demandé à l’interprète d’exprimer une palette étendue de sentiments contrastés, avec des degrés d’intensité croissants. Claudia Muschio relève le défi sans trembler – en tout cas sa voix ne la trahit pas – et sa composition, aussi bien vocale que théâtrale est un sans-faute à saluer.
A quelques nuances près, une escalade menée à bien !

