Quelle heureuse idée que d’avoir programmé ces trois cantates, réunies autour du même thème, sombre et confiant, mais aussi d’en avoir choisi l’exécution par un quatuor vocal formé des quatre solistes ! Non seulement, la vérité historique y est illustrée, mais, surtout, l’intelligibilité, la souplesse des phrasés, l’écoute mutuelle nous parlent davantage que lorsqu’un chœur nombreux est convié.
A nocte temporis [depuis la nuit des temps], magistrale formation dans Les Boréades, écoutées la veille, a réduit son effectif pour se conformer à l’instrumentation des cantates. Treize musiciens suffisent, certains jouant de deux instruments. Quatre chanteurs, comme on l’a dit, Reinoud Van Mechelen assurant la partie de ténor. A Gwendoline Blondeel et Tomas Kral, appréciés également hier, s’est joint William Shelton, qui assure la partie d’alto. La voix est stylée, ample, d’une sûreté manifeste, et c’est un bonheur que de l’écouter. Outre leur complicité et leur harmonie, ils partagent le souci constant du texte, servi par des voix homogènes, aux timbres séduisants et d’une aisance constante.
L’ Actus tragicus, œuvre de jeunesse de Bach, en porte la marque, succession de séquences brèves du chœur qui suit l’introduction instrumentale, des airs sans da capo, mais aussi une fraîcheur singulière d’inspiration. Deux flûtes à bec, deux violes de gambe et le continuo pour seuls instruments : le caractère intime, recueilli est de mise. Ce soir c’est l’orgue, hélas beaucoup trop présent, qui assure seul le continuo, écrasant le si beau chant des quatre instruments. Ainsi la sonatine perd-elle une large part de l’émotion qu’elle recèle pour un énoncé de la basse continue beaucoup trop présent. Ce sera le seul regret, car l’essentiel sera sauf. La mort, punition du pêcheur, se mue en vie éternelle. Ainsi l’accablement que traduit la sonate initiale (molto adagio) devient-il confiance dans le duo (alto et basse), après l’énoncé fugué par les quatre voix de « Es ist der alte Bund », avec solo de soprano. Chaque section est admirablement servie par les voix comme par les instruments. La lisibilité des lignes, l’intelligibilité des textes, essentielle, l’harmonie des timbres, tout nous ravit.
Ambitieuse composition, résolument tournée vers l’avenir que « Du, aber Daniel, gehe hin » de Telemann, peut-être écrite pour les funérailles du maire de Hambourg, en 1739. La sonata initiale, dont la plénitude est un régal, se signale par son beau solo de flûte à bec, enlacée au hautbois, et par sa riche polyphonie. Après la relative ascèse de l’Actus tragicus, cette ample cantate paraît d’une richesse insoupçonnée. Deux airs, avec da capo, précédés comme il se doit d’un récitatif, sont confiés à la basse, puis à la soprane, le tout encadré par deux chœurs, dont le dernier, adagio, d’une douceur enveloppante (« Schlaft wohl, ihr seligen Gebeine ») renvoie au grand chœur final de la Passion selon Saint Jean de Bach, ne serait-ce que par le texte, voisin, la métrique et l’inspiration. Le premier air, intensément dramatique, tendu, confirme toutes les qualités de notre basse. L’articulation exemplaire, l’intelligence du texte participent à la noblesse du chant. Celui de la soprane, confiant, se signale par sa fraîcheur, la conduite des phrases et l’accompagnement du hautbois, de la viole de gambe et des pizzicati des cordes (1). La beauté est constante. Telemann mérite d’être reconnu comme autre chose qu’un travailleur acharné, extraordinairement fécond : son génie n’est pas moindre que celui de Bach ou de Haendel.
Pour conclure, l’extraordinaire et poignante ode funèbre, dont la ferveur et l’humilité (2) nous touchent. La déploration du premier chœur est contenue, sans soulignement de l’expressivité du texte ni des harmonies qui l’illustrent. Le récit et l’aria de soprano sont servis par une voix longue, ductile et une belle pâte instrumentale, équilibrée et nuancée à souhait. Un régal que le récit et l’aria d’alto qui suivent : le timbre, l’ornementation délicate, tout séduit. Le récitatif de ténor, accompagné des deux hautbois, n’est pas moins convaincant. Tout appellerait commentaire élogieux, admiratif. L’aria de ténor qui ouvre la seconde partie se signale par son souffle (« Ewigkeit ») et par les traits splendides qui vivent, illustrant le texte avec soin. Le sens de la narration de la basse est captivant, dans le récitatif comme dans l’arioso. Le grand chœur conclusif (« Doch, Königin ! Du stirbest nicht »), entre la berceuse et une gigue lente, est empreint de cette sérénité radieuse attendue : la félicité.
Est-il besoin de rappeler combien chacun des solistes, pleinement engagés, sert remarquablement cette musique emblématique du piétisme luthérien ? Tous nous avaient offert les plus belles Boréades, ici même, la veille. On oublie la différence de nature et d’écriture de ces deux répertoires tant leur maîtrise technique, et stylistique est avérée.
Le public évidemment conquis, gagné par cette ferveur, en communion avec les artistes, leur réserve les plus chaleureuses acclamations.
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1. Une erreur de manipulation a fait apparaître au surtitrage la traduction du texte de la Trauerode de Bach, en lieu et place de celui de la cantate de Telemann, erreur vite corrigée, heureusement.
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2. Seul petit regret, l’orgue – encore – s’y substitue au clavecin (que jouait Bach à sa création) et l’absence des deux luths : les couleurs propres aux cordes pincées font défaut.


