Sexe, drogue et opéra

Powder her face - Londres (ROH)

Par Christophe Rizoud | lun 03 Mai 2010 | Imprimer
Thomas Adès (1971)
Powder her face
Opéra de chambre en 7 actes
Créée à Londres en 1995
Livret de Philip Hensher
Mise en scène : Carlos Wagner
Décors : Conor Murphy
Lumières : Paul Keogan
Duchess : Joan Rodgers
Hotel Manager, Duke, Judge : Alan Ewing
Electrician, Lounge Lizard, Waiter, Rubbernecker, Delivery Boy : Iain Paton
Maid : Rebecca Bottone
Members of the Orchestre of the Royal Opera House and Guest Artists
Direction musicale : Timothy Redmond
Londres, Royal Opera House, Linbury Studio
Lundi 3 mai, 19h30
 

De la vie scandaleuse de la Duchesse d'Argyll, Thomas Adès, compositeur surdoué né en 1971, a tissé un opéra de chambre, créé à l’occasion du festival Cheltenham en 1995, présenté pour la première fois au Royal Opera House en 2008 et, fort de son succès, repris cette saison au même endroit dans la même mise en scène et avec la même distribution. Faut-il être britannique pour apprécier un spectacle basé sur des faits réels, qui n’ont pas traversé la Manche ou, du moins, qui sont aujourd’hui inconnus de la plupart d’entre nous ? Pas forcément. En plaçant sur le banc des accusés une certaine presse qui ne se limite plus désormais aux seuls tabloïds anglo-saxons, Powder her face s’adresse à tous, au-delà des frontières et des cultures. Pour preuve, dans le programme, la perspective qu’ouvre Adrian Mourby entre l’histoire de la Duchesse d’Argyll, photographiée à son insu en train de « tailler une pipe » à un homme dont le nom ne fut pas révélé, et l’affaire de la prostituée Divine Brown, surprise en 1995 dans la même position en compagnie de l’acteur Hugh Grant. En 1963, une relative discrétion semblait encore de mise, trente ans plus tard, l’histoire fut étalée par les médias du Monde entier dans ses moindres détails, Divine Brown n’hésitant pas à monnayer plus d’’un million et demi de dollars une simple interview. Jusqu’où ira la surenchère médiatique ?
A défaut de saisir toutes les nuances du livret (en anglais, non surtitré et non reproduit dans le programme), on se satisfera de cette interprétation, laquelle nous semble conforme à la musique de Thomas Adès, agressive parfois, ironique toujours. La direction de Timothy Redmond en exalte le cynisme avec une rigueur scientifique. Plus d’ailleurs qu’un système musical anguleux et complexe, qui mis à part quelques passages (l’introduction, l’air du ténor à la scène 2) laisse l’oreille brisée, c’est l’intelligence de la mise en scène, envisagée comme un ballet malsain en totale osmose avec la partition, que l’on retient. Tout au long de la représentation, pas un seul geste ne contredit une seule note, avec pour seul terrain d’action, un immense escalier au milieu duquel est placé un poudrier géant, à la fois lit et coquille d’huitre dont la Duchesse sert de perle. Provoquant, moins que sincère, Carlos Wagner a pris le parti de ne rien cacher, ce qui n’est pas une gageure en soi. Plus remarquable nous semble sa capacité à ne jamais choquer. La fameuse fellation est représentée plusieurs fois sans la moindre équivoque et sans que nous ne soyons à aucun moment heurtés ou mal à l’aise. Remarquable aussi, la manière dont chaque personnage est caractérisé. Anonymes sur le papier, la femme de chambre, le juge, le directeur de l’hôtel, la journaliste, bien qu’interprétés par les mêmes chanteurs, parviennent à trouver sur scène leur propre individualité. Un tour de force à porter au crédit des artistes, totalement investis dans leur rôle au point de payer de leur personne jusqu’au ridicule.
Comme dans tout opéra contemporain ou presque, la distribution comprend une soprano colorature, dont la voix se contorsionne au gré de la partition, à des hauteurs qui feraient passer les vocalises de La Reine de la nuit pour des sauts de puce. Rebecca Bottone, qui récolte une large part des applaudissements au moment des saluts, semble se régaler de ces acrobaties, les prouesses virtuoses dissimulant mal l’acidité d’un chant qui donne parfois l’impression de miaulements. Tout aussi malmenée par l’écriture, notamment lors de la grande scène du jugement avec de nombreux écarts de registre et l’emploi requis du falsetto, la basse profonde d’Alan Ewing, qui compte Osmin, Sarastro et Fafner à son répertoire, ne se dépare jamais d’une sombre noblesse, bienvenue dans un espace sonore où les teintes vives prédominent. Bien qu’aussi engagé, Ian Paton apparaît plus fatigué. Last but not least, Joan Rodgers, dans le rôle difficile de La Duchesse, réussit à être crédible. Non que son soprano semble particulièrement séduisant, ni que même la voix soit suffisamment large pour répondre à toutes les exigences de la partition (certaines phrases écrites dans le grave sont difficilement audibles) mais le ton crée la présence. Cette Duchesse d’un glamour impérieux, détachée de toute vulgarité, fait d’ailleurs mieux qu’exister ; elle émeut.
Avis aux amateurs d'opéra- réalité : on annonce dans ce même théâtre, en février 2011, la création d’Anna Nicole, un ouvrage composé par Richard Thomas à partir de la vie d’Anna Nicole Smith, une actrice morte d’overdose en 2007. De la drogue et du sexe encore. Au risque de se répéter, jusqu’où ira la surenchère ?
Christophe Rizoud

 

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