Un Nez qui laisse bouche bée

Le Nez - Lyon

Par Laurent Bury | lun 10 Octobre 2011 | Imprimer
 
Même si Le Nez ne fait pas partie de vos opéras de chevet, la réussite de cette production est telle qu’elle pourrait convaincre les plus réticents à la musique de Chostakovitch. On a peine à croire qu’un ouvrage aussi accompli ait dû attendre plus d’un demi-siècle après sa création pour connaître sa première représentation en France. Heureusement, depuis quelques années, les maisons d’opéra du monde entier n’hésitent plus à programmer ce titre, autre sommet de la production lyrique de Chostakovitch avec la désormais incontournable Lady Macbeth de Mzensk. S’il s’avère apparemment toujours indispensable d’avoir recours à des chanteurs slaves, on peut néanmoins échapper aux réalisations russes, et l’Opéra de Lyon vient d’en donner l’éclatante démonstration, en confiant l’opération au plasticien sud-africain William Kentridge, dont les Parisiens pourront bientôt voir au Théâtre des Champs-Elysées la Flûte enchantée créée à La Monnaie en 2005. 
Le génie de Kentridge apparaît de manière d’autant plus flagrante si on compare cette version avec la production de Yuri Alexandrov, donnée en 2005 à l’Opéra-Bastille, lors d’une tournée européenne du Théâtre Mariinski. Des représentations parisiennes, on gardait le souvenir d’un vaste fourre-tout encombré de décors gigantesques et prétentieux, d’une intrigue tarabiscotée et difficile à suivre, d’images frappantes mais somme toute assez incohérentes. A Lyon, au contraire, l’œuvre de Chostakovitch acquiert une lisibilité idéale, et le spectateur peut adhérer pleinement à ce parfait mélange de réalisme et d’onirisme. Le décor se compose à la fois de petits intérieurs délicieusement biscornus (la chambre de Kovaliov avec son armoire où semble vivre le domestique Ivan, la boutique du barbier avec son escalier extérieur et son panier-monte-charge) et d’espaces plus invraisemblables (le bureau de la presse où les employés sont comme perchés sur de petites étagères encombrées de paperasse), devant un arrière-plan parcouru de passerelles et qu’animent constamment les projections les plus variées, films, images en mouvement, mots et textes qui défilent, calembours bilingues anglais-russes, etc. On voit s’y promener le Nez, sous la forme d’un gigantesque organe porté par un danseur, sous l’aspect d’une ombre chinoise, d’un appendice dessiné remplaçant la tête des acteurs de films anciens.... Tout en suivant le livret et en respectant les différents lieux de l’action, William Kentridge rend un éclatant hommage à l’avant-garde des années 1920 : on trouve ici des échos du « suprématisme » russe de Malévitch, avec ces ronds, carrés, croix et triangles, rouges ou noirs, qui se déplacent un peu partout, des références au constructivisme de Tatline, aux affiches de propagande soviétique, au cinéma d’Eisenstein… Sans oublier un clin d’œil à l’esthétique des Ballets Suédois de Rolf de Maré, avec ces personnages affublés de masques étranges (la dame noble, les fils de la dame respectable) comme en portaient les protagonistes des Mariés de la Tour Eiffel.
 
Vladimir Samsonov était déjà Kovaliov dans certaines représentations du Nez en 2005 à Paris (la distribution changeait d’un soir à l’autre) ; il incarne le héros (l’anti-héros ?) de cette histoire abracadabrante avec bonhomie et suffisance, entouré de toute une série de personnages plus caricaturaux les uns que les autres : Andrey Popov, terrifiant Sergent de quartier, tyranneau qui aboie des ordres suraigus, Vladimir Ognovenko, jadis premier rôle du Mariinski (voir notamment son Rousslan en vidéo), ici barbier minable soumis à sa mégère d’épouse, Gennady Bezzubenkov, docteur fou affligé de tics nerveux, Margarita Nekrasova et Tehmine Yeghiazaryan dans le rôle de la Podtotchina et de sa fille, Claudia Waite en marchande de boubliki qui manque être violée sur scène comme Aksinia dans Lady Macbeth… Et il faudrait citer les innombrables petits rôles qui contribuent tout autant à la réussite de ce spectacle, l’impeccable chœur de l’opéra de Lyon, et l’orchestre sous la direction exemplaire de Kazushi Ono, qui excelle dans cette musique narquoise, parodique, décalée. Une heure quarante-cinq de pur plaisir, pour les oreilles, pour les yeux et pour l’esprit.
 

 

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