Une diva sans piédestal

Récital - Lyon

Par Fabrice Malkani | mer 17 Octobre 2012 | Imprimer
 
Rencontre au sommet entre la cantatrice allemande Simone Kermes et les virtuoses italiens de La Magnifica Comunità, cette soirée ouvre avec flamme et panache le trentième festival de musique baroque de Lyon, dans la très belle chapelle de la Trinité. Paradoxalement, revêtir les atours de la diva n’éloigne nullement Simone Kermes de son public, au contraire. On est fasciné par la proximité évidente, par la connivence et le rayonnement qui émanent de cette immense artiste interprétant des airs anciens selon les codes musicaux de l’époque baroque mais avec une gestuelle moderne, soulignant le rôle fondamental d’un rythme qui transcende le temps. Elle possède non seulement la faculté de rendre proche ce qui est éloigné, mais aussi la capacité de transmettre au public, y compris le plus jeune, la beauté de formes et de formules appartenant au passé. Devant les tableaux hauts en couleurs de la chapelle, la cantatrice à la chevelure flamboyante semble en effet s’être échappée des cadres rigoureux de la représentation figée, devenant icône vivante ou plutôt mise en scène d’une icône dont elle déconstruit savamment les poses en se désarticulant comme un pantin, ou en utilisant la spontanéité du déhanchement, du jeu d’épaules et de mains généralement associés aux musiques rock, pop ou techno. Mais aussi les mimiques rageuses, enamourées, graves, mélancoliques, attristées ou désespérées exprimant les affects des personnages qu’elle incarne. Battant des cils et roulant les yeux, Simone Kermes provoque, inquiète, séduit, émeut. En des temps de désolidarisation habituelle du corps et de la voix – puisqu’aussi bien nous pouvons écouter son chant sur divers supports en son absence –, elle nous rappelle qu’à l’époque baroque il n’était pas de voix sans présence physique du corps. C’est une évidence qui ne s’impose comme telle qu’au moment où précisément on peut la voir chanter. Comme l’écrivait déjà notre confrère Bernard Schreuders à propos de son récital à Bruxelles en 2011, il n’est plus possible d’écouter Simone Kermes de la même manière après avoir eu la chance d’assister à l’un de ses récitals.
Le programme fait la part belle aux morceaux de grande virtuosité, dans lesquels excellent en tous points non seulement la cantatrice mais également l’ensemble de La Magnifica Comunità, dirigé par Enrico Cassazza démontrant aussi son exceptionnel talent de violoniste (notamment dans l’extraordinaire et redoutable solo du Concerto en ré majeur de Vivaldi ) : précision de l’exécution, sens profond des nuances, complicité de chaque instant. Belle entente humaine, aussi, comme le prouvent les sourires échangés et ces moments émouvants où Simone Kermes se presse contre le claveciniste Davide Pozzi après le superbe « Consola il genitore » de Hasse (pendant lequel les autres musiciens ont quitté la scène), où Enrico Cassazza embrasse la cantatrice, qui elle-même pousse vers l’avant de la scène les autres musiciens et les fait saluer individuellement.
Dans les airs rapides, Simone Kermes insuffle un dynamisme qui suscite le vertige tout en contrôlant les débordements des affects, tandis que les airs lents sont l’occasion de démontrer un art consommé de la messa di voce, des attaques subtiles et des vocalises, manifestations d’un travail sur le souffle dont le labeur ne transparaît jamais. Non seulement la cantatrice donne à son art l’apparence de la facilité, mais elle peut même se permettre, tout en le déployant, de sembler prendre ses distances avec sa dimension esthétique. Par une petite pause, par une gestuelle particulière, elle paraît se moquer d’une grandiloquence ou d’une préciosité inhérentes au texte et à la composition musicale.
 
Dans cette réappropriation de l’esprit baroque, elle est en plein accord avec l’orchestre, jouant aussi de ces ruptures de ton, de ces brusques revirements. Le plus admirable, outre que l’attention et l’intérêt sont sans cesse relancés, est que cela ne nuit en rien à la qualité de l’émotion. « Tace l’augello » est proprement étourdissant, « Alto Giove » nous laisse sans voix, « Lascio ch’io pianga » est suivi d’un silence qui en dit long, quand certains auditeurs sont toujours trop prompts à clamer leur admiration. Mais il faudrait citer l’ensemble des airs, où l’art du rubato crée ces déséquilibres à peine perceptibles dans le cadre contraignant de la mesure, où l’agilité vocale vient à bout des aigus les plus périlleux. Tous révèlent derrière la figure extravagante de la diva la présence authentique et chaleureuse d’une cantatrice qui nous fait partager avec générosité sa passion mais aussi la fragilité de l’humaine condition. Loin des représentations muséographiques d’un baroque poudré, la distance quasi ironique qu’elle ménage avec son propre chant - expression pourtant si intime des affects - est à porter au crédit d’une artiste qui sait d’un clin d’œil remettre les choses à leur juste place tout en maintenant dans son art un niveau d’exigence élevé. Cela fait aussi d’elle l’une des meilleures ambassadrices de la musique baroque auprès de la jeunesse, comme on le constate en voyant et en entendant le public sortir de la chapelle. Même si la place occupée par Simone Kermes et les musiciens – sous la coupole de la chapelle – a privé les derniers rangs de l’entière plénitude des sons, le public manifeste unanimement son enthousiasme.
N.B. : Simone Kermes se produira le 25 octobre salle Gaveau à Paris. Son dernier disque, intitulé Dramma et interprété avec la Magnifica Comunità, sorti en septembre, comporte, à l’exception du deuxième titre de Hasse, tous les airs proposés dans ce programme, auxquels s’ajoutent d’autres encore.
 
 
 

 

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