À Cologne, on fait depuis quelques années avec les moyens du bord, et il faut aimer l’opéra pour venir et surtout revenir dans une salle (Staatenhaus) faite pour tout sauf pour l’opéra ! Nous en avons parlé sur Forum Opéra, la restructuration du Koelner Oper n’est pas un long fleuve tranquille ; les délais (et les coûts) n’en finissent pas de s’allonger. Mais, ça y est, la réouverture nous est promise pour bientôt et la saison à venir permettra d’intégrer une salle entièrement rénovée.
Ce ne sera pas du luxe car les conditions actuelles sont loin d’être optimales, pour les spectateurs comme pour les artistes. Même une représentation d’un opéra en version de concert comme cet Ernani semble un parcours semé d’embûches. Pas de fosse d’orchestre, pas de coulisse, les chanteurs attendent dans les couloirs d’évacuation incendie et doivent bousculer le chef pour passer de cour à jardin… Mais cela peut valoir aussi des scènes inédites ; à la fin de l’entracte, tout le monde regagne sa place, non seulement les spectateurs, mais aussi musiciens, choristes, et même solistes qui se mêlent en toute simplicité. Cela permet de glisser un mot au chef ou de féliciter tel soliste. Pas mal quand même !
Cet Ernani pour le dire simplement, gagne presque à ne pas être mis en scène. La version de concert, diront certains, c’est le gâteau sans la cerise ou un pain sans sel et ce n’est pas faux ; l’opéra est un art total et la mise en scène en est partie intégrante. Mais dans un lieu tel que celui-ci, habité comme ce soir par des chanteurs d’une telle trempe, on est ressorti convaincu qu’une version scénique n’aurait pas apporté grand-chose de plus.
© Matthias Jung
Cela tient en tout premier lieu à la qualité de la distribution avec des chanteurs en première ligne, à portée du premier rang de spectateurs. À Cologne, comme dans beaucoup de maisons allemandes, c’est la troupe qui fait vivre l’opéra et permet cette diversité des programmations à moindre coût. Songez que pour cet Ernani, trois des quatre rôles principaux sont tenus par des membres de troupes. Il s’agit des trois rôles masculins qui se déchirent pour les beaux yeux d’Elvira.
Cette dernière est interprétée par Maria Torbidoni, dont on perçoit dès les premières notes (« Ernani, involami » et surtout la cabalette à suivre « Tutto sprezzo che d’Ernani ») le superbe soprano dramatique qui convient à Elvira comme il doit convenir à Leonora et Abigaille (elle est d’ailleurs à l’affiche de Nabucco aux arènes de Vérone cet été). La présence est magnifique, les aigus et suraigus totalement présents, mais surtout ce sont les médiums et les graves qui séduisent, tant ils nous semblent habités. Elvira est convoitée par Ernani ; c’est donc un membre de la maison depuis 2018, Young Woo Kim, qui effectue à l’occasion sa prise du rôle-titre. Ténor à la voracité impressionnante, surpuissant, qui gagnerait peut-être à être davantage à l’écoute de ses partenaires qu’il a tendance à supplanter dans les ensembles. Mais quelle fougue, quelle envie de tout donner, ce jeune homme est promis à une belle poursuite de carrière.
Autre frère d’armes, Insik Choi membre depuis 2018 également qui nous donne de Carlo une vision impérieuse, superbe. Choi possède un baryton Verdi comme il n’y en a pas tant que cela sur le circuit aujourd’hui. La voix se décolore légèrement dans les aigus, mais le timbre dans son ensemble est séduisant. Adrian Sâmpetrean est un ancien membre de la troupe du Staatsoper de Munich et de l’Opéra de Düsseldorf. Il est un Silva fier, inflexible, qui ne renoncera pas à condamner Ernani. Alors bien sûr dans les ensembles, il souffre parfois de la concurrence, il n’empêche que la ligne de chant est impeccable. Les autres rôles secondaires ont de beaux atouts pour exister face au carré d’as. Alina König Rannenberg (Giovanna), John Heuezenroeder (Riccardo) et Ferhat Baday (Jago) complètent parfaitement la distribution.
Il faut dire un mot et plus qu’un mot du chef milanais Giuliano Carella à la tête d’un impeccable Gürzenich-Orchester Köln, qui réalise une sorte de quadrature du cercle. Diriger un chœur fourni et mis à rude contribution, être à touche-touche avec les solistes et le public, réussir à maintenir un équilibre sonore dans une salle dont l’acoustique est loin d’être parfaite, relève d’une performance qu’il faut saluer. Les tempi sont justes, souvent enlevés, toujours raisonnables.
C’est la musique qui sort gagnante d’une telle soirée, quand chacun, conscient des difficultés matérielles incontournables (mais provisoires…) parvient à les transcender.

© Matthias Jung



