Peregrinatio

Sur les chemins de Saint-Jacques - Montpellier (Festival)

Par Yvan Beuvard | mer 25 Juillet 2018 | Imprimer

Etrange programme, qui survole huit siècles de musique vocale religieuse catholique, auquel on aurait pu préférer le titre de la découverte dont c'est le lieu : Peregrinatio, puisqu'il nous entraîne en tous temps, sinon en tous lieux. Pour suivre la chronologie – ce qui n'est pas le cas ce soir – nous allons ainsi du XIIe siècle à nos jours, l’occasion d’écouter la création d’une œuvre commandée par Radio France au compositeur slovène Damijar Močnik. Slovène est également Martina Batič, à la tête du chœur dont elle sera officiellement la directrice musicale au 1er septembre, succédant à Sofi Jeannin.

La notion de chœur a recouvert bien des réalités différentes au fil du temps. Entre la schola de moniales de Montserrat, les deux pièces de Jakob Handl (Jacobus Gallus) écrites à huit parties mais non spécifiques à la conception du chœur « moderne », les motets de Duruflé (dont on sait précisément quelle étaient les attentes), et les pièces contemporaines, les moyens requis sont très dissemblables. Très grande formation, par son effectif monumental, qui le destine à chanter Mahler ou Brückner, et par ses qualités exceptionnelles, le Chœur de Radio France se présente au grand complet, y compris pour la pièce d’ouverture, qui sera confiée aux seuls hommes. Le Dum pater familias, du Codex calixtinus est une pièce de plain chant du XIIe S, dont l’interprétation laisse très mal à l’aise. L’effectif surabondant, déjà, mais surtout la traduction musicale totalement inadéquate nous interrogent. La battue métrique, avec suspension en fin de phrase, les nuances  « modernes », spectaculaires, outrées, d’une pièce qui invite au recueillement, sont hors de propos. Peregrinatio, l’œuvre de Damijan Močnik, est une ample fresque, aux références médiévales  évidentes, avec des harmonies à base de quartes et de quintes, mettant en œuvre des procédés contemporains (nappes ou tapis ondoyant, atomisation des deux petits chœurs latéraux, interjections, progressions et amplifications…). Le chœur s’y montre sous son meilleur jour, ductile, sonore, coloré, avec les interventions de remarquables solistes : tout concourt à maintenir l’attention, récompensée par cette prestation de haut vol. Les observations relatives à la première oeuvre se vérifient avec  le bien connu Stella splendens du Livre vermeil de Montserrat, à ceci près que la pièce est naturellement confiée aux voix de femmes, surabondantes elles aussi (environ 30 sopranos pour 20 altos). On est loin de la dévotion contemplative. A cet égard, renouvelons notre déception à l’endroit du programme imprimé, qui ne comporte pratiquement aucune information relative aux œuvres chantées (a fortiori les textes). Le public y gagnerait en compréhension du sens musical.

Avec les deux motets de Duruflé - un peu oublié de nos jours - créés par Stéphane Caillat en 1961, le chœur est dans son arbre généalogique. Ils sont admirablement chantés, dynamiques, articulés, avec toutes les qualités d’émission attendues. Le Totus tuus, opus 60 d’Henryk Gorecki est fascinant par son écriture, avec ses répétitions lancinantes « Maria », son motif de quarte descendante, obstiné. La grande douceur qui nous enveloppe traduit bien cette mystique mariale (Totus tuus est la devise choisie par le futur Jean-Paul VI lorsqu'il fut nommé évêque, en 1956). La litanie à l’état idéal. De Jakob Handl (ou encore Jacobus Gallus) deux pièces écrites pour double chœur, confiées aux hommes pour la première (Haec est dies), et aux femmes pour la seconde (Virginis prudent). L’influence de la Venise des Gabrieli y est manifeste, l’éclat en moins. Elles encadrent une monumentale composition de Philippe Hersant, Viderunt omnes, que Sofi Jeannin avait créée avec le chœur en avril dernier. Le titre renvoie évidemment à l’organum de Perotin, auquel les références  sont nombreuses, comme au plain chant qui en ponctue les séquences. Le double chœur est séparé de part et d’autre d’une sorte de couloir-no man’s land. Les tenues de l’organum sont fréquentes, circulant entre les parties, avec des interventions solistes, des alternances dialoguées, des formules rythmiques jubilatoires. La plénitude et la vie foisonnante, servies par une diction exemplaire,  sont constantes. L’adéquation au grand chœur est une magnifique réussite. L’un des sommets de ce riche programme. Une Hymne à la Vierge, de Pierre Villette, dans le droit fil de l’enseignement de la Schola, s’écoute sans déplaisir.  L’Exsultate jubilate qui suit sera acclamé par le public, tant son expression est  efficace. Sur des pédales scandées, c’est une œuvre très dynamique, jubilatoire, que les chanteurs prennent un plaisir manifeste (et communicatif) à interpréter. On se demande ce que Clara Wieck-Schumann vient faire à ce moment du programme, même si son Ave Maria, que l’on découvre, n’est pas sans charme. Le Cantate Domino, de l’Espagnol Josu Elberdin, est une pièce souriante, très tonale, rythmée, proche du caractère populaire, dont l’écriture est ravissante, ne serait-ce que ce petit motif – ostinato – d’une octave descendante, qui rappelle »Alouett’, alouett’ » de Gentille alouette. Le public est ravi et un beau bis le récompense.

La direction de Martina Batič, efficace, bien que sobre, classique, surprend parfois par sa gestique, souvent basse, et parfois imprécise, ce qui n’altère en rien le chant du chœur, dont on admire les phrasés, la puissance, la dynamique, la précision et les couleurs.

 

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