Faust avoué...

Szenen aus Goethes Faust, Schumann - Paris (Philharmonie)

Par Clément Taillia | dim 18 Septembre 2016 | Imprimer

Peu de chefs peuvent se targuer de connaître toutes les subtilités des délicates Scènes de Faust de Robert Schumann. Daniel Harding, si. Il les a dirigées à Berlin, à la fin de l'année 2013, en remplacement de Nikolaus Harnoncourt, souffrant. Il les a reprises à peine un mois plus tard, à Munich, pour les enregistrer avec l'Orchestre de la Radio Bavaroise. Il les retrouve ces jours-ci pour ses premiers concerts en tant que directeur musical de l'Orchestre de Paris. 

Et il est vrai qu'œuvre et chef s'accommodent ici parfaitement. Comme depuis notre fauteuil à Berlin, comme à l'écoute du disque de la Radio Bavaroise, nous sommes frappés par le naturel avec lequel Harding épouse et souligne le moindre contour d'une partition dont les multiples contrastes, les éclats frénétiques brusquement succédés par d'étranges accalmies, les dialogues et rebondissements presque théâtraux cédant la place à une large construction de cathédrale, pourraient dérouter, ou même décourager.

Opéra ou oratorio, Harding est, ici, toujours à son affaire. Les fracassants accords introduisant la Scène à la Cathédrale nous replongent en pleine apparition de la statue du Commandeur dans Don Giovanni, « Minuit » et la Mort de Faust feraient de fantastiques passages de drame romantique allemand puis, dans la troisième et dernière Partie, le chœur « Gerettet ist das edle Glied » regarde vers la plus belle tradition de la musique sacrée. Si, historiquement, toutes ces nuances reflètent les longues hésitations et les tracas rencontrés par Schumann dans la genèse d’une œuvre dont l’écrasante dimension mythique le terrifiait, Harding sait les unifier dans un geste épuré et comme apaisé, laisse voir les dissemblances sans les exacerber, montre même qu’un seul souffle, épique sans grandiloquence, traverse toutes les scènes et les rassemble.

Son impressionnante aisance, Harding a-t-il déjà réussi à la souffler aux des musiciens de l’Orchestre de Paris ? Pas encore tout à fait, à en juger par les hésitations rythmiques que nous pouvons percevoir dans l’Ouverture. Mais franchement, presque : les belles couleurs des bois, la présence forte des percussions, les cordes qui, en dépit de quelques sécheresses, trouvent vite une réelle harmonie dans la variété des couleurs à exprimer, tout cela est d’une magnifique formation qui, à la sortie de la fructueuse collaboration avec Paavo Järvi, semble prête pour tous les répertoires. Il en va de même des chœurs, fort présents ici, dont rien ne laisse entendre qu’ils sont composés d’amateurs. Lionel Sow en a fait un très bel ensemble, puissant et maîtrisé.

Le chef retrouve une grande partie de la distribution de son enregistrement. En particulier son Faust, que nous aurons du mal désormais à écouter chanter par quelqu’un d’autre que Christian Gerhaher : les beautés moirées du timbre, l’éloquence extraordinaire d’une élocution parfaite, tout, jusqu’à la noblesse blessée de la silhouette, peint un formidable portrait de Faust, qui trouve son apogée dans une mort poignante et dans les longues phrases du Docteur Marianus (« Hier ist die Aussicht frei »), simplement inoubliables. Connue à l’Opéra de Munich, où le public l’a chaleureusement adoptée depuis quelques saisons, Hanna-Elisabeth Müller est une Marguerite idéale, tendre sans mièvrerie, lyrique sans afféterie et Franz-Josef Selig, malgré une voix un peu moins onctueuse que du temps de ses sublimes Roi Marke à l’Opéra de Paris, est un Méphistophélès parfaitement inquiétant. Autour, c’est fastueux : Bernarda Fink offre son art magistral du verbe et du phrasé aux différentes parties d’alto, Mari Eriksmoen, son soprano léger et bien projeté à de beaux passages séraphiques, et Andrew Staples, sa voix lyrique de jeune Don Ottavio, aux magnifiques lignes d’Ariel. Forcément, le public adore, et attend déjà le prochain Schumann de Daniel Harding : Le Paradis et la Péri, dans trois mois… 

 

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