Péché de jeunesse

Adelson e Salvini

Par Jean Michel Pennetier | jeu 20 Avril 2017 | Imprimer

Admis en 1819 au Real Collegio di Musica di San Sebastiano à Naples, le jeune Vincenzo Bellini (d'ailleurs entré sur dispense en raison de son jeune âge : il était né en novembre 1801) se révèle un élève particulièrement doué. En 1825, il lui échoit l'honneur de pouvoir concourir à l'obtention de son diplôme en composant un opéra : chaque année, un seul élève était retenu pour cette épreuve, et parfois aucun. C'est dans ces circonstances qu'il compose Adelson e Salvini, sur un livret déjà mis en musique par Valentino Fioravanti en 1816. L'ouvrage est destiné à être joué au conservatoire, donc avec un effectif réduit, et les rôles féminins sont interprétés par des altos masculins. Il est divisé en numéros chantés et en dialogues parlés. Le rôle bouffe de Geronio est chanté en napolitain. L'ouvrage eut suffisamment de succès pour qu'il soit autorisé à être joué tous les dimanches jusqu'à la fin de l'année. Ultérieurement, Bellini confiera à son ami Francesco Florimo le soin d'adapter son œuvre pour la scène professionnelle, avec deux vraies sopranos, un orchestre plus fourni, des récitatifs et sans dialecte : il commença à retravailler la partition, mais n'acheva jamais sa révision, de sorte que les remaniements (dont les récitatifs) sont essentiellement de Florimo. Préparé par le musicologue Fabrizio Della Seta, le présent coffret propose la version de 1825 en trois actes, mais avec des sopranos et, en appendice, les ajouts de la version remaniée en deux actes, identifiés comme étant bien de la main de Bellini.

L'intrigue est d'une rare complexité. L'action se déroule en Irlande au XVIIe siècle. Lord Adelson est fiancé à sa pupille, la jeune orpheline Nelly. Son ami Salvini, peintre italien, est secrètement amoureux de celle-ci. Il est lui-même aimé de Fanny. L’oncle de Nelly, le colonel Struley, qui a été proscrit il y a plusieurs années par le père d'Adelson, veut enlever Nelly pour se venger. Il a fait introduire son domestique Geronio au château dans ce but. Au premier acte, Adelson est d'abord absent du château. Salvini songe au suicide. Il a entre les mains une lettre remise par Adelson pour Nelly : il prétend lui en donner lecture, mais déclame une version de son cru qui annonce que les fiançailles sont rompues. La jeune fille s’évanouit et Salvini en profite pour l’embrasser. Elle reprend ses esprits. Il lui fait une déclaration d’amour mais elle le repousse. A l’acte suivant, les préparatifs du mariage vont bon train. Adelson s’étonne de l’absence de Salvini. Il le retrouve à deux doigts de se tuer. Croyant à un chagrin d’amour du jeune homme envers Fanny, il lui affirme qu’il fera tout pour le bonheur de son ami. Salvini en déduit qu’Adelson renonce à Nelly et le remercie (c’est dans ces moments-là où on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer). Struley fait croire à Salvini qu’Adelson est déjà marié en secret et que le mariage n’est qu’un leurre. Il obtient ainsi la complicité du jeune homme. L’oncle met le feu à un bâtiment éloigné pour détourner l’attention de la foule, et en profite pour faire enlever Nelly. Détrompé par la jeune fille, Salvini tente finalement de la sauver, mais elle est néanmoins emmenée. Un coup de feu retentit. Au dernier acte, Adelson a compris que Salvini est amoureux de Nelly. Celui-ci est persuadé d’avoir tué la jeune fille en voulant frapper l’oncle. Adelson le force à contempler le cadavre, mais la jeune fille n’est pas blessée. Le mariage aura lieu et Salvini devra s’y faire. Dans la version remaniée, Salvini sauve Nelly et la remet chevaleresquement à Adelson avant de s’exiler. Il faut bien reconnaître qu'à de nombreux moments ces péripéties abracadabrantesques prêtent à sourire et que leur déroulé est quelque peu bancal. Quant au brave Bonifacio doté de deux airs (entre autres), on a vu qu'il ne participe pas aux rebondissements dramatiques.

Le style musical évoque souvent Rossini, avec une virtuosité qui n'est jamais gratuite mais conforme à l'urgence dramatique. D'autres passages sont plus typiques du Bellini que nous connaissons : certains seront réutilisés, telle la romance de Nelly « Dopo l'oscuro nembo » qui deviendra, transposée pour soprano « O quante volte » dans I Capuleti e i Montecchi ; parfois il ne s'agit que de quelques mesures (l'intervention des chœurs dans l'air de Struley en appendice, qu'on retrouvera dans La sonnambula). Les longs dialogues parlés alourdissent l'écoute, mais s'en priver (au moins la première fois) transforme l'œuvre en une suite de numéros. 

Daniella Barcellona est une Nelly en très grande forme. Le timbre, moiré, est capiteux, le vibrato généralement maîtrisé. La voix est un peu mûre pour évoquer une toute jeune fille, mais la technique belcantiste de la mezzo-soprano lui permet de colorer son émission pour exprimer les émotions de l'héroïne. Elle réussit pleinement l'air précité, sommet de justesse et d'émotion contenue (elle chante également la version révisée pour soprano offerte en appendice). Malheureusement, sa partie est courte et ne lui permet pas de déployer tout son art. Dans un rôle très rossinien, Enea Scala apporte toute la fougue de sa jeunesse avec une superbe virtuosité et des suraigus impressionnants (deux magnifiques contre-ré dans le duo « Sprenza seduttrice » de la version révisée proposée en complément). Il est dommage que la prise de son ne flatte pas outre mesure son registre aigu. La voix, qui semble ici être poussée à l'extrême de ses possibilités, est bien plus agréable à la scène avec une plus grande facilité. Le rôle d'Adelson n'a pas tellement inspiré Bellini et sa partie est plutôt convenue. Il n'a pas davantage inspiré Simone Alberghini, au timbre un peu usé et qui manque de la souplesse et de l'allant attendu. Maurizio Muraro est impeccable d'abattage en domestique napolitain et sa voix bien conduite. La maturité de l'instrument vient au service de la composition drolatique, mais la maîtrise du canto sillabato reste limitée. La voix de Rodion Pogossov manque du grave exigé par le rôle et est affectée d'un vibratello peu agréable. Le timbre est un brin impersonnel. Authenticité oblige, le chef Daniele Rustioni dirige un effectif réduit pas toujours flatteur à l'oreille, en particulier dans l'ouverture. Mais sa direction sait progressivement animer le plateau et donner vie à cette œuvre de jeunesse. La qualité d'enregistrement est remarquable, comme toujours chez Opera Rara, et offre la chaleur d'un enregistrement sur le vif pour ce qui est de la partie musicale. Les dialogues parlés semblent avoir été enregistrés à part, plus près du micro et dans une pièce sans réverbération ce qui en accentue l'étrangeté.