Le romantisme en somme

Penser la musique au siècle du romantisme

Par Nicolas Derny | mer 28 Novembre 2012 | Imprimer
 
D’aucuns ont reproché aux sciences humaines d’avoir coupé l’esthétique de ses racines philosophiques. Force est de constater qu’en s’occupant d’analyse, d’histoire, de psychologie, de sociologie, etc., la musicologie peut difficilement plaider non-coupable. Dans ce livre remarquable, le germaniste Jean-François Candoni (auteur, entre autres, de La genèse du drame wagnérien, Peter Lang, 1998) se place au carrefour des discours d’esthétique musicale en Allemagne et Autriche de la mort de Beethoven (1827) – qui paraîtra un peu tardive aux yeux de certains mais justifiée par la démonstration – à l’inauguration du festival de Bayreuth par la création du Ring (1876). En croisant les écrits de philosophes (Hegel, Vischner, Herbart, Zimmermann, etc.), de musicographes (Hanslick, Brendel, Ambros, etc.) et de compositeurs (Wagner, Liszt, etc.), l’auteur construit un passionnant exposé qui replace les choses dans une perspective inédite pour le lecteur francophone. Il ne s’agit pas ici de vulgariser le sujet comme a tenté de le faire Brigitte François Sappey chez Fayard (La musique dans l’Allemagne romantique) en introduisant à quelques pensées philosophiques de manière parfois un peu superficielle – l’écueil de ce genre d’ouvrage. Candoni, lui, propose une analyse de niveau universitaire qui reste, nous semble-t-il, parfaitement accessible au fameux « mélomane de bonne volonté ».
 
En six grands chapitres très bien structurés, l’auteur examine, résume et analyse les origines littéraires du romantisme musical, étudie le débat sur l’idée de peinture musicale, éclaire avec pertinence l’histoire du poème symphonique, disserte sur l’importance de l’esthétique hégélienne, etc. La question la plus passionnante du livre est peut-être celle du formalisme « malgré lui » d’Hanslick. La problématique des malentendus « originels » entre conservateurs (le nom de Brahms n’apparaît quasiment pas) et progressistes (les « Nouveaux Allemands » dont Liszt et Wagner) reste à étudier en profondeur mais Candoni pose quelques bases intéressantes. Pour approfondir quelques-uns de ces points, on lira le(s) préambule(s) théorique(s) de l’excellent ouvrage de Mathieu Schneider (Destins croisés. Du rapport entre musique et littérature dans les œuvres symphoniques de Gustav Mahler et Richard Strauss, Editions Gorz, 2005) que l’auteur omet de mentionner et qui, mis en confrontation avec certaines pages de cet ouvrage, permettra au lecteur de pousser un peu plus loin la réflexion*. L’unique reproche que nous adresserons à l’étude de Jean-François Candoni est de ne pas toujours prendre suffisamment de distance critique par rapport à la pensée de Carl Dahlhaus lorsqu’il s’agit d’en revenir aux commentateurs « modernes » et de ne pas la confronter à celle, par exemple, de Hans Heinrich Eggebrecht – dont on s’étonne de ne voir les travaux que si peu cités.
 
Sur la forme, le livre est impeccable et se termine par deux importants annexes présentant brièvement, si besoin, les figures philosophico-littéraires « méconnues » croisées au fil des pages ainsi que les revues présentées. Le riche appareil de notes propose un grand nombre de citations qui appuient ou illustrent le corps du texte tandis que, fait appréciable et trop rare, chaque passage traduit y est reproduit en version originale. Pour finir sur une note prosaïque, le prix de cette édition soignée reste très abordable – ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’ouvrages scientifiques.
 
En somme, l’étude est passionnante, replace beaucoup de choses dans leur contexte et relativise pertinemment un certain nombre d’idées reçues. Sachons gré à Jean-François Candoni de combler avec tant d’érudition et de hauteur de vue une importante lacune de la littérature francophone.
 
*Pour s’imprégner un peu mieux de certains concepts philosophique et/ou de leur(s) origine(s), on lira également Laurent Van den Eynde, Introduction au romantisme d’Iéna. Friederich Schlegel et l’Athenäum (Ousia, 1997)
 

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