C’est le propre des festivals d’offrir à leur public une large palette de concerts. Le Festival Berlioz n’y déroge pas.
Ainsi, se succédèrent lundi deux monuments quasi contemporains (1817 et 1824), aussi opposés en apparence que proches par ce qu’ils véhiculent : les 24 caprices de Paganini et la Missa solemnis de Beethoven. Le bouleversement de l’expérience quasi mystique du premier n’aura pas été moindre que celui de l’imposant chef-d’œuvre du second.
Même si le violon seul ne relève pas des chroniques de Forumopéra, impossible pour l’auditeur d’oublier en quelques heures le choc inattendu que fut le récital de Tedi Papavrami dans la remarquable chapelle Saint-Jean le Fromental, relevant de Saint-Antoine l’Abbaye, où Beethoven allait s’épanouir ensuite.
Loin de l’aspect démonstratif auxquels ils se prêtent le plus souvent, les Caprices, servis par une technique transcendante, nous auront fasciné par la liberté, la plénitude et le naturel du jeu du violonste. Papavrami a quelque chose à nous dire, qui dépasse de très loin la démonstration virtuose, et l’émotion est au rendez-vous, que le temps de se restaurer ne suffit pas à effacer lorsque l’on pénètre dans l’immense nef de l’abbaye.
Le Cercle de l’Harmonie a pris place dans le transept, le chœur et les solistes sont disposés derrière lui. Après l’avoir enregistrée, Jérémie Rhorer, dont les festivaliers ont apprécié tant d’interventions ces dernières années, a engagé quatre solistes, également familiers de l’ouvrage. Le quatuor vocal est équilibré, harmonieux, complice. Si le positionnement de ce dernier devant le chœur, avec lequel il dialogue fréquemment, est légitime, la puissance impérieuse de l’orchestre du Kyrie les écrase quelque peu, particulièrement la basse, rivalisant avec trois contrebasses, quatre violoncelles, sans compter le contrebasson…
Cette fâcheuse impression sera de courte durée : la pâte orchestrale, ses modelés, ses couleurs (instruments d’époque, faut-il le rappeler ?), la plénitude des chœurs, précis, ductiles et équilibrés seront un constant régal. Les cordes, acérées, incisives, véloces savent se faire diaphanes, aériennes. Il en va de même des vents. La direction enflammée de Jérémie Rhorer emporte l’adhésion, pleinement investie, vaillante, attentive au chant, à la dynamique comme à la précision. Soli, chœur et orchestre sont portés par un souffle continu, animés d’un puissant sens narratif et dramatique. Les transitions orchestrales sont de purs moments de beauté (ainsi le Praeludium du Sanctus).
La complexité de l’ouvrage, quasi narratif, interdit un commentaire cursif. Le Gloria, flamboyant, tumultueux, contrasté à souhait, sera l’occasion d’apprécier chacun des solistes à sa juste valeur. Eleanor Lyons, d’emblée, nous suggère la comparaison avec Agnes Giebel, tant son émission en a la fraîcheur, la délicatesse comme la puissance et le soutien. Le défi des longues tenues sur la et si, qu’affectionne Beethoven, est relevé avec maestria, sans jamais sentir l’effort ou la tension. La vélocité et l’articulation des vocalises réjouit. Valentina Stadler, moins exposée dans sa partie d’alto, n’est pas en reste, et le timbre séduit comme la conduite de la ligne. Daniel Behle est un superbe ténor, exemplaire de moyens et d’intelligence musicale pour servir cette œuvre de la plus belle façon. La voix est aussi riche que sonore, agile et d’un soutien sans faille. Quant à Johannes Weisser, lui aussi fidèle de Jérémie Rohrer comme de l’ouvrage, bien que desservi par l’écriture comme par les équilibres du Kyrie, il fera montre ensuite de belles qualités, la voix est ample, le timbre d’un métal polissé, et sa maîtrise évidente.
Ce soir, c’est à la narration habitée de l’ordo de la messe romaine que le public a été convié, les fastes, la solennité, la puissance démonstratrice s’effaçant au service d’un récit imagé, fort et chargé d’émotion, sans pour autant tomber dans le travers hiératique comme sulpicien : un grand moment.