Aedes a été crée dans l’Avallonnais, il a été accueilli en résidence à la Cité de la Voix entre 2019 et 2022. Fêter ses vingt ans aux Rencontres Musicales de Vézelay – jalon important du développement de l’Ensemble – s’imposait donc comme une évidence.
Ce compagnonnage fructueux s’exprime ce soir à travers une gerbe des plus belles pages interprétées par l’ensemble depuis ses débuts. Un jardin des voix où Mathieu Romano a butiné des œuvres que l’on retrouve d’ailleurs pour la plupart gravées au disque par ses soins. Il y aura donc peu de découvertes pour l’auditeur, si ce n’est les deux commandes passées à Philippe Hersant et Sarah Grace Graves.
Qu’importe, l’ivresse parfumée est là, pour un florilège généreux de pièces a capella qui débute et se termine avec des extraits de la Messe en sol majeur de Poulenc, hautement spirituel, où se déploient un son assez instrumental et des pupitres bien équilibrés. L’Ensemble maitrise parfaitement cette esthétique, lui qui vient d’enregistrer l’intégrale des musiques de Poulenc a capella.
La tendresse qui se dégage du « Kyrie » fait écho à la plénitude du son du « Gloria ». Un très joli travail sur les crescendos et le legato accompagne toute la soirée, tout comme des attaques nettes et des finales propres.
Filer la métaphore botanique n’est pas absurde au vu du thème de la deuxième pièce due à Benjamin Britten, « Rosa Mystica ». Si la diction du chœur s’avère moins précise en anglais, le sens de la narration, lui, est indéniable. La rythmique est délicate, nuancée, et les coloris des timbres intéressants puisque la brillance est ici moins de mise qu’un son mat et rond, avec quelques solistes qui chantent depuis le narthex pour créer un effet de spatialisation tout à fait bienvenu dans le prenant « Heaven Haven ».
Suivent trois superbes extraits de la Messe pour double chœur a capella de Franck Martin. Dans le « Kyrie », la tension dramatique, intelligemment gérée, nous mène du recueillement à une enivrante plénitude du son qui s’épanouit dans le « Sanctus » mettant en valeur la richesse des harmoniques avant « l’Agnus Dei » où le gras du timbre des hommes fait merveille, la sobriété de ce passage contrastant si superbement avec l’exubérance du précédent.
Depuis un jardin printanier, le spectateur chemine ainsi jusqu’à une prairie d’herbe haute sur laquelle passerait une douce brise estivale. Ce souffle – qui est celui de l’esprit –, nous le retrouvons naturellement avec « l’Agnus Dei » de Samuel Barber où malheureusement les aigus des sopranes sont à nouveau un peu tendus et où, avant la reprise du thème, peut-être l’Ensemble aurait-il pu vraiment lâcher prise. Ceci dit, ici encore prévalent l’élégance et la densité sonore.
Pour l’extrait des Vêpres de Rachmaninov le Chef choisit la simplicité de l’émission. L’entrée des femmes seules – dans le medium, cette fois – vulnérable et gracieuse, s’épanouit jusqu’à la puissance vibrante du tutti constituant encore un moment marquant de ce concert riche en temps forts.
La nature s’impose toujours avec les trois poèmes d’Eichendorff mis en musique par Philippe Hersant. La prosodie allemande du chœur est excellente, l’alternance entre un quatuor vocal et l’ensemble fonctionne extrêmement bien, jamais les dissonances ne sont forcées pour cette première pièce de facture assez classique au charme envoûtant.
Nous demeurons dans la sphère germanique avec le « Warum ist das Licht gegeben dem Mühseligen ? » de Johannes Brahms, lui aussi fort connu, mais tellement extraordinaire… Là encore, travail du legato, des silences, intelligence de la conduite de la ligne… Tout réjouit dans ce ruban soyeux.
La commande à Sarah Grace Graves, « I will work the dawn », plaisante, sous-emploie quelque peu les chanteurs avec ses onomatopées évoquant le vent puis les oiseaux. Mais ainsi, depuis la prairie le regard s’élève pour embrasser tout un panorama qui est peut-être celui des douces collines du Morvan. L’installation de l’atmosphère en imitation de la nature fonctionne au mieux et le côté enveloppant de la page est tout à fait agréable.
Le concert se termine avec « Seigneur, je vous en prie », extrait des Quatre petites pièces de saint François d’Assise de Poulenc… Merveille de douceur. Aux hommes qui interprètent le premier passage répondent les femmes dans l’introduction du « Sanctus » avec un même art pointilliste du paysage et un très bel ensemble pour le « Hosanna » final. On déplore à nouveau un manque de rondeur chez les sopranes dans les attaques aiguës du « Benedictus », compensé par la beauté de la suite du morceau. Enfin, le soprano solo de « l’Agnus Dei » en dépit d’un peu d’appréhension, séduit l’oreille tout comme le tutti qui suit, écho grégorien qui finit de démontrer que l’Ensemble Aedes sait se glisser avec aisance dans chaque univers.
Un concert à réentendre sur France Musique le 14 septembre prochain.



