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Interview – Elena Moșuc : « La scène est ma maison »

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Interview
5 novembre 2026
En mai 2026, quelques semaines avant de faire ses débuts en Abigaille dans Nabucco, Elena Moșuc s’est confiée à Alexandra-Elena Botez sur l’évolution de sa voix, l’apprentissage des rôles et les leçons d’une carrière de trente-six ans.

Vous avez chanté sur les plus grandes scènes du monde. Vous souvenez-vous d’un moment où vous vous êtes dit : « Ce sera ma vie » ?

J’ai toujours voulu devenir chanteuse d’opéra et me produire sur les plus grandes scènes, même lorsque j’étais institutrice à Iași, métier que j’ai exercé pendant sept ans. Quand je rencontrais des amis dans la rue, je leur racontais mon rêve. À l’époque, il semblait irréalisable, mais je rêvais les yeux ouverts. J’ai compris combien cela compte : on construit son avenir en visualisant ce que l’on désire. Ma belle-mère me l’a d’ailleurs souvent répété plus tard. Bien entendu, imaginer ne suffit pas : il faut travailler énormément.

Dès le début, je me suis surtout consacrée à la technique vocale. Je savais que je ne pourrais pas parcourir le répertoire classique auquel j’aspirais sans une technique saine et solide. C’est ainsi que j’ai réalisé mon rêve. J’ai chanté presque tout ce qu’une soprano peut souhaiter chanter, et j’ai encore des projets.

Lorsque nous avons enregistré cet entretien, vous prépariez vos débuts en Abigaille dans Nabucco. Était-ce l’un de ces rêves ?

Pas du tout ! Le rôle dont j’avais réellement rêvé, depuis le début de ma carrière, était Tosca. Je souhaitais l’aborder vers la fin de mon parcours, et ce rêve s’est réalisé le 3 novembre 2025 à Iași. La date avait une valeur symbolique : la première saison de l’Opéra de Iași s’était ouverte le 3 novembre 1956 avec Tosca, quoi ouvre chaque saison. Débuter le rôle, ce jour-là, dans ma ville natale, représentait beaucoup pour moi.

Abigaille, en revanche, ne m’était jamais venue à l’esprit. C’est un rôle de colorature dramatique, comme Anna Bolena, Norma, Maria Stuarda, Elisabetta dans Roberto Devereux ou Lucrezia Borgia, mais l’écriture y ajoute un degré de tension et de dureté supplémentaire. C’est une immense épreuve.

Comment l’idée de l’aborder s’est-elle imposée ?

Il y a un an ou deux, un agent m’a demandé : « Elena, pourquoi ne pas penser à Abigaille, ou même à Lady Macbeth ? » J’ai cru qu’il plaisantait. Puis d’autres personnes, y compris des collègues en Allemagne, m’ont encouragée. L’une d’elles m’a dit que le rôle me viendrait sans doute plus aisément qu’à certaines sopranos dramatiques, précisément parce que je viens du bel canto. Une voix qui a longtemps porté un répertoire lourd peut rencontrer davantage de difficultés dans les vocalises et les notes extrêmes. Pour moi, après plus de vingt ans de colorature dramatique, ces passages sont familiers.

J’étudiais encore le rôle au moment de notre entretien, mais je m’y sentais déjà très bien. Abigaille prolonge ce que j’ai construit avec Maria Stuarda, Anna Bolena ou Norma : le dramatisme augmente, mais la colorature demeure. À la fin du duo avec Nabucco, je peux même chanter un contre-mi bémol. J’en avais déjà introduit un dans le duo de Norma et Pollione et, à ma grande surprise, il venait très facilement. Certaines notes suraiguës sont beaucoup plus inconfortables que d’autres.

Votre répertoire s’est considérablement élargi, depuis la Reine de la nuit jusqu’à Puccini et Verdi. Comment cette évolution s’est-elle accomplie ?

J’ai commencé avec la Reine de la nuit, un rôle auquel je m’étais préparée pendant des années avant de pouvoir le chanter. Pour résoudre les deux airs, il faut déjà posséder une technique très solide. La mienne n’était pas parfaite il y a trente-six ans ; je l’ai affinée tout au long de ma carrière. À partir de 1996, lorsque j’ai rencontré à Milan ma professeure Mildela D’Amico, j’ai approfondi la technique italienne et renforcé l’homogénéité et la projection de la voix.

Je suis partie de rôles de colorature comme la Reine de la nuit, Gilda et Lucia, puis j’ai traversé des emplois plus lyriques, comme Mimì ou Nedda. J’ai aussi chanté Zerbinetta dans les deux versions d’Ariadne auf Naxos, notamment celle de 1912, où certains passages se situent un ton plus haut que dans la version habituellement donnée et comportent davantage de colorature. Ensuite sont venues les grandes héroïnes de colorature dramatique, puis Cio-Cio-San dans Madama Butterfly et Tosca. Abigaille constitue une nouvelle étape de cette évolution.

Dans quelle langue aimez-vous le plus chanter ?

J’aime chanter en italien et en allemand. Je me sens particulièrement bien dans le répertoire italien, mais j’aime aussi énormément chanter en français. Comme j’ai davantage travaillé dans les espaces italien et germanophone, il m’est aujourd’hui plus facile de parler ces deux langues. J’ai souvent chanté à Paris et à Lyon ; lorsque je séjournais en France, le français revenait naturellement. Il me faudrait seulement y passer un mois pour retrouver cette aisance.

Pour bien chanter en français, il faut posséder la clé de la langue. À l’école, j’ai eu une excellente professeure, Madame Calistru, qui était l’épouse du chef d’orchestre Corneliu Calistru. C’est grâce à lui que j’ai pu faire mes débuts en Reine de la nuit : il avait repris La Flûte enchantée à l’Opéra de Iași en pensant à moi. À l’époque, j’ignorais encore que ma professeure de français était son épouse.

Ces débuts ont suivi vos sept années dans l’enseignement primaire. Comment êtes-vous entrée à l’Opéra de Iași ?

En 1990, j’ai décidé de me consacrer entièrement à la musique et à l’opéra. J’avais intégré le chœur de l’Opéra de Iași à l’automne 1989, mais je n’y suis restée que jusqu’au mois de février : j’ai alors débuté en Reine de la nuit et je n’ai pratiquement plus chanté dans le chœur.

À cette époque, j’étais souvent malade. Je croyais avoir des problèmes de gorge et j’essayais toutes sortes de traitements, alors que la cause était une sinusite chronique. Il m’a fallu du temps pour la comprendre, puis la soigner. Aujourd’hui, heureusement, tout cela est résolu.

Vous évoquiez Lady Macbeth. Avez-vous parfois eu le sentiment d’être enfermée dans une catégorie vocale ?

Oui, et c’est l’un des aspects les moins agréables de notre métier. J’aimerais débuter Lady Macbeth, mais aucune proposition concrète ne m’est encore parvenue. À ce stade de ma carrière, je peux pourtant me permettre d’envisager des rôles auxquels personne n’aurait pensé pour moi autrefois.

On m’a longtemps identifiée à la Reine de la nuit, Gilda, Lucia ou Violetta. Récemment, après une représentation de Nabucco à Bucarest, j’ai annoncé avec enthousiasme à un chef avec lequel j’avais déjà travaillé que je voulais, moi aussi, chanter Abigaille. Il a éclaté de rire : « Mais toi, tu es Lucia incarnée ! » Il ne parvenait pas à m’imaginer dans ce rôle. Moi, je sais que je le peux.

J’en avais déjà donné un signe avec le grand air de Lucrezia Contarini dans I due Foscari, très proche par son ampleur de l’écriture d’Abigaille. Je l’ai enregistré dans mon album Verdi Heroines et chanté en concert ; Danilo Boaretto, d’OperaClick, en avait été très impressionné. J’aime arriver à un récital avec des airs nouveaux : continuer à apprendre m’est indispensable. En mai, je devais justement chanter Lucrezia et Abigaille au Teatro Filarmonico de Vérone, pour Verona Lirica, puis reprendre ces pages avec orchestre le 24 mai à l’Athénée roumain de Bucarest.

Quelles étapes suivez-vous lorsque vous apprenez un nouveau rôle ?

Prenons Lucia di Lammermoor. Je commence par me demander qui est Lucia et de quelle histoire elle vient. Je lis le roman de Walter Scott, puis j’écoute une ou plusieurs interprétations afin de comprendre l’écriture et de déterminer si ma voix lui convient. On peut désirer chanter Lucia sans posséder les suraigus ou la souplesse nécessaires aux coloratures. Il faut donc être lucide. Si le rôle vous attire malgré tout, vous le construisez note après note. Les passages qui paraissaient impossibles au début peuvent devenir possibles à force de travail.

J’avais été bouleversée par Joan Sutherland dans Semiramide de Rossini. Je ne suis pas naturellement une chanteuse rossinienne et je ne possède pas la facilité spontanée de Sutherland, Beverly Sills ou Cecilia Bartoli devant ces rangées de petites notes noires. Pourtant, j’aimais tellement l’air de Semiramide que j’ai transcrit les variations de Joan Sutherland et l’ai travaillé pendant près de six mois, jusqu’à pouvoir l’enregistrer. Il figurait sur mon premier disque, Au jardin de mon cœur, publié par Arte Nova en 1999.

Plus tard, j’ai beaucoup insisté pour qu’Evelino Pidò me confie le rôle entier en concert à Lyon, puis à Paris. À ce moment-là, Semiramide n’était pas idéale pour ma voix : la tessiture du rôle est plus centrale que celle du seul air et me sollicitait beaucoup. Le chef souhaitait en outre que je suive la partition telle qu’elle est écrite, sans les variations de Sutherland que j’avais adoptées. L’expérience m’a appris qu’un air peut vous convenir sans que le rôle entier soit fait pour vous. Depuis, je n’ai plus éprouvé le désir de reprendre Semiramide.

Lucia, d’ailleurs, n’est pas un pur rôle de colorature. C’est un rôle lyrique qui exige un certain corps vocal, tout en réclamant suraigus et agilité, mais aussi une grande diversité d’expression. Il faut modeler la voix pour révéler toutes les facettes du personnage. Avant d’accepter un rôle, je dirais qu’il faut être sûre à quatre-vingts pour cent de pouvoir le chanter. Le travail vous permet ensuite de le perfectionner jusqu’à l’avoir, si j’ose dire, cent pour cent dans la poche.

L’interprétation change-t-elle selon le public auquel vous vous adressez ?

L’atmosphère peut être plus froide ou plus chaleureuse, mais je ne veux pas me laisser influencer par quelque chose d’extérieur. Lorsque je suis sur scène, j’habite une histoire et je cherche à donner vie au personnage. Je veux créer une émotion capable de réchauffer même le public le plus réservé.

Pourquoi vient-on à l’opéra ? Peut-être pour se réfugier un instant dans un monde plus beau que le nôtre. La réalité, en tant d’endroits, est difficile. Lorsque j’étais encore institutrice à Iași et que je traversais des moments de tristesse, je cherchais une salle libre au Conservatoire, à l’Opéra ou à la Philharmonie. Je chantais seule, puis je rentrais chez moi heureuse. Je me souviens même d’un jour où je pleurais en chantant ; lorsque j’ai terminé, je me sentais libérée.

Sur scène, je veux être vraie. Rien ne doit sembler fabriqué. Qu’il soit chanteur ou acteur, un artiste doit faire entendre la vérité de ce qu’il vient dire. Le public doit la ressentir.

Quel conseil auriez-vous aimé recevoir au début de votre carrière ?

Je connaissais déjà l’importance de la technique et de l’interprétation, mais j’ai été jetée dans le grand bain. Lorsque ma carrière a commencé, je ne possédais presque aucune expérience de la scène : j’avais seulement chanté la Reine de la nuit à Iași, puis à Munich. C’est une partie redoutable vocalement, mais relativement brève et moins complexe sur le plan théâtral qu’une Violetta ou une Lucia. J’ai donc appris beaucoup de choses en les faisant.

Ce que j’ignorais entièrement, c’était la manière de conduire une carrière. Un jeune artiste, même excellent vocalement et scéniquement, a besoin d’une personne qui sache lui ouvrir des portes : un agent ou un imprésario capable d’organiser des auditions, de le présenter aux directeurs de théâtre et de le conseiller. Il faut aussi comprendre l’image et les relations publiques. Je n’en savais rien ; je me suis concentrée toute ma vie sur le métier, la technique et l’interprétation, avec l’ambition de maintenir le plus haut niveau possible. J’ai découvert le reste en chemin.

Ma chance – ou plutôt ma bénédiction – a été d’intégrer très tôt un théâtre du plus haut niveau, l’Opéra de Zurich. Je me suis formée au contact des plus grands chanteurs, chefs et metteurs en scène. Cela m’a donné, dès le début, un standard très élevé.

Pour conclure, que représente la scène pour vous ?

La scène est ma maison. Il faut pouvoir s’y sentir chez soi, libre et bien. Je m’y sens heureuse parce que je sais que je suis faite pour elle et pour apporter, par ma voix, de la joie au public.

À un moment de sa vie, chacun doit tenter de comprendre pourquoi il est venu au monde. Depuis l’enfance, je sais que je veux chanter. Je suis sur scène pour créer des émotions et offrir un peu de bonheur à celles et ceux qui m’écoutent. La musique possède une véritable force thérapeutique : elle peut nous libérer, nous élever et nous rendre heureux. Il faut chercher à chanter et à écouter une musique de qualité. Après tout, ne sommes-nous pas ici pour grandir, apprendre de belles choses et être heureux ?

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