Chaque mise en scène du Ring mérite-t-elle son adjectif ? Cette œuvre-monde semble avoir besoin d’exister à travers une grille de lecture, un chemin tracé au milieu de sa forêt de symboles et de messages qui permet, sinon de l’explorer dans toute sa densité, d’au moins la traverser sans trébucher. Il y a eu des Ring industriels, politiques, philosophiques, sexuels ou futuristes. Au moment de proposer sa propre vision, au début de l’année 2025, Calixto Bieito semblait vouloir embarquer Wagner sur la voie du transhumanisme et de l’IA, avec un Or du Rhin qui se contentait alors de déblayer le terrain. Ni La Walkyrie ni Siegfried n’ayant permis de clarifier quoi que ce soit, on avait perdu l’espoir que ce Crépuscule des Dieux apporte au propos une cohérence qui lui avait toujours manqué, mais on ressort tout de même déçu et perplexe. Les notes d’intention dans le programme rappellent la genèse de la conclusion du Ring, dont Wagner a entamé la rédaction du livret avant de s’atteler aux volets précédents. Le Crépuscule comme achèvement et commencement, l’Anneau qui recommence au point où il finit… sans être foncièrement originale, l’idée pouvait être intéressante. Mais une fois passés les robes du XIXe siècle portées par les Nornes, le plateau tournant figurant peut-être le cycle lancinant des événements, et les images de monuments de toutes époques qui se succèdent sur un écran géant durant une bonne partie du deuxième acte, elle ne suscite aucune inspiration chez le metteur en scène – et, partant, aucune idée ou trouvaille stimulante qui éveille l’intérêt de spectateurs plus somnolents qu’énervés face au vide de ce spectacle. La direction d’acteur ne relève pas le niveau, qui se résigne le plus souvent à l’immobilité (le III !), à l’exception peut-être des spasmes de grande brûlée de Waltraute et de la certaine vis comica apportée à un tandem Gutrune-Gunther opportunément ridicule : c’est faible, et ça laisse probablement en plein brouillard toute personne qui découvrait à cette occasion le Crépuscule des Dieux ; un souci de lisibilité qui ne semble plus préoccuper beaucoup de metteurs en scène mais sur lequel il faudra bien finir par se pencher un jour, avant de perdre irrémédiablement tout futur public d’opéra.
Dans ces conditions, la charge qui incombe aux musiciens, qui ont tout à faire pour rendre vie à la représentation, découragerait les meilleures volontés. Les chanteurs ne déméritent pourtant pas, en premier lieu Andreas Schager, toujours homogène et suprêmement projeté, qui promène avec une facilité confondante son Siegfried jovial et cruellement inconscient : on se souviendra longtemps d’une telle force de la nature, qui justement semble ne jamais rien forcer. Appelée à la rescousse pour remplacer Tamara Wilson, souffrante, Christiane Libor commence difficilement cette matinée, avec des registres désunis et une intonation chancelante. Elle prend vite ses marques et impose, dès la confrontation avec Waltraute, un personnage de guerrière opiniâtre, aux graves souvent parlés ou arrachés, mais aux aigus impressionnants. Tout aussi impressionnant apparaît le Hagen de Mika Kares, de stature comme de présence vocale – l’autorité, la noirceur, rattrapent aisément des graves auxquels il manque une once d’assise. Il écrase, comme il se doit, le Gunther veule mais percutant de Johannes Martin Kränzle et la Gutrune avide et séductrice de Sinnead Campbell Wallace, ainsi que son père, qu’il maltraite cruellement, et que joue à la perfection un Brian Mulligan toujours aussi efficace et pathétique. Les Nornes comme les Filles du Rhin, luxueusement distribuées, et les chœurs, sauvages et inquiétants, complètent une belle distribution, qui aurait encore plus enthousiasmé si elle avait été soutenue par une direction réellement théâtrale. Elégante et régulière, la battue de Pablo Heras-Casado semble parfois se borner à éviter la faute, qu’elle soit de rythme, d’intonation ou de goût. Sur cette route balisée, les musiciens de l’Opéra arrivent certes à bon port, sans commettre de faux pas. Mais on a senti tout au long de cette représentation qu’ils piaffaient d’apporter autre chose, la tension, les nuances, les contrastes que cette partition appelle, et que la dimension de l’événement aurait dû commander. Car enfin, un nouveau Ring à l’Opéra de Paris, ça n’arrive pas tous les jours ! De la ferveur, de la passion, de la fébrilité peut-être, pouvaient irriguer chaque mesure du cycle. Au lieu de quoi, l’arrière-goût de renoncement et de résignation qui aura parcouru toute cette tétralogie laisse le spectateur sortir avec cette question : que s’est-il donc passé ?