Familier de la Colline verte, Samuel Youn a incarné Alberich plus de cent fois, dans neuf productions de Das Rheingold, et l’on ne compte plus ses Hagen, Wanderer ou Fafner. En avril dernier, il retrouvait encore le Nibelung dans Siegfried au Théâtre des Champs-Élysées, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Et pourtant : « Je n’ai jamais vu une mise en scène pareille », confie le baryton-basse à l’agence coréenne Yonhap.
À Séoul, les caméras de Lorenzo Fioroni suivent les chanteurs jusque dans les coulisses. Impossible de quitter son personnage, ne serait-ce que le temps de boire une gorgée d’eau. Le chanteur s’en amuse, tout en reconnaissant que l’exercice est éprouvant.
Du 29 octobre au 1er novembre, l’Opéra national de Corée présente Das Rheingold, coup d’envoi d’une Tétralogie que la maison entend monter avec ses propres forces d’ici 2029. La Corée du Sud a déjà accueilli le Ring du Mariinsky en 2005, puis celui du Nationaltheater de Mannheim à Daegu en 2022. En revanche, aucune compagnie coréenne ne s’y était attaquée seule. Le calendrier tombe bien : on fête cette année les 150 ans de la création du cycle intégral à Bayreuth.
À en croire les premières images, Fioroni abandonne les profondeurs aquatiques pour une chambre de motel miteuse. Avec sa vidéo en direct, le dispositif évoque le Golden Motel de la Route 66 imaginé par Frank Castorf pour son Rheingold de 2013. Alberich, sale, hirsute et brutal, serait en scène dès le prélude, et un revolver passerait de main en main sous l’œil impitoyable de l’objectif. Pour Yang Jun-mo, qui partage le rôle avec Youn, les changements d’échelle opérés à l’image traduisent les fluctuations du pouvoir. L’avidité du Nibelung annonce celle de Wotan, et les dieux ne valent guère mieux que ceux qu’ils dépouillent.
Lothar Koenigs dirige l’Orchestre symphonique national de Corée. La distribution, doublée, mêle artistes coréens et invités internationaux. Oleksandr Pushniak et Lee Sang-min chantent Wotan, Jonathan Stoughton et Kim Yo-han Loge, Daniela Köhler et Lim Se-kyung Freia.
Ces regards indiscrets n’inquiètent pas Youn : il espère surtout que la musique emportera la salle. Il se souvient d’avoir un jour senti les planches vibrer sous lui alors qu’il chantait allongé, tant l’orchestre déployait une puissance tellurique. Les caméras de Séoul pourront tout filmer, sauf ce qui fait trembler le plateau.