Cinq clés pour L'Africaine

Par Christophe Rizoud | mar 25 Mai 2021 | Imprimer

Dernier opéra de Meyerbeer, L’Africaine devait faire son retour à Marseille ce mois de mai. La pandémie de COVID-19 en a décidé autrement. L’Avant-Scène Opéra lui consacre cependant son 322e numéro d’où nous avons extrait ces cinq clés pour (re)découvrir une œuvre aujourd’hui peu représentée.


1. Le chant du cygne de Meyerbeer

Créé en 1865 à la Salle Le Peletier à Paris, un an après la mort de Giacomo Meyerbeer, L’Africaine fait l’objet de discussions et même d’un contrat dès 1837, soit plus d’un quart de siècle auparavant. Pourquoi un tel délai de gestation ? Après Robert le Diable en 1831, le triomphe des Huguenots en 1836, a consacré en même temps le compositeur allemand, de son vrai nom Jakob Liebmann Meyer Beer, et le genre du grand opéra français (dont La Muette de Portici avait posé les fondements – voir les « cinq clés » de cette œuvre). Le déclin vocal soudain de Cornélie Falcon à laquelle était destiné le premier rôle, l’élaboration du Prophète, troisième des « piliers indestructibles » du « système dramatique » voulu par Meyerbeer (sic), participent à la mise en sommeil du projet. Surtout le sujet, tel qu’envisagé initialement, n’emballe pas outre mesure le compositeur qui l’affuble du sobriquet de « vecchia Africana ». Après Le Prophète, avantage est donné à la composition d’autres partitions, dont Le Pardon de Ploërmel créé en 1859 à l’Opéra-Comique. Il faut pour raviver la flamme de l’inspiration l’introduction d’une dimension historique avec le personnage de Vasco de Gama, qui prête alors son nom à l’opéra. L’intrigue est rajeunie de deux siècles. D’africaine, Sélika – l’héroïne – devient indienne. La composition est achevée en 1863, deux ans après la mort de Scribe, le librettiste. Meyerbeer meurt à son tour durant les répétions en 1864, alors que fidèle à son habitude, il continuait de réviser la partition. En l’absence de version définitive, il revient au musicologue belge, François-Joseph Fétis, d’achever le travail – en fait supprimer près d’une heure de musique – et de rendre au dernier opéra de Meyerbeer son titre initial, en dépit de son incongruité géographique : L’Africaine [A ce propos, lire dans l’Avant-Scène Opéra n°322, l’article de Jean-Louis Bilodeau, Une genèse semée d’écueils]

2. Un triomphe injustifié ?

Difficile d’imaginer la renommée de Meyerbeer à son époque si l’on s’en tient à la liste et la fréquence de ses œuvres représentées aujourd’hui – il n’est pas question ici de rappeler les raisons de cette disgrâce, si injustifiée puisse-t-elle paraître. Attendue avec une impatience accrue par les circonstances (voir ci-dessus), L’Africaine reçut un accueil triomphal lors de sa création, en présence de l’empereur Napoléon III lui-même. Pourtant l’œuvre fut une des premières de Meyerbeer à disparaître de l’affiche : 1902 à Paris, quand Le Prophète s’y maintint jusqu’en 1912 et que Les Huguenots s’éclipsèrent en 1936 (pour effectuer leur retour en 2018). Non que L’Africaine soit plus difficile à chanter et mettre en scène mais rapidement ses faiblesses jouèrent en sa défaveur. Quelques-uns, dont Saint-Saëns, eurent tôt fait de relever les incohérences du livret, les inégalités musicales et les dommages des coupures réalisées par Fétis. « L’impossibilité de faire durer une représentation sept ou huit heures a fait consommer ce sacrifice » commenteront Félix Clément et Pierre Larousse dans leur Dictionnaire des opéras à l’aube du XXe siècle. « Si L’Africaine est votre Meyerbeer préféré, c’est que vous n’appréciez pas Meyerbeer pour ses vraies qualités ! », prévenait ici-même Jean Michel Pennetier (qui par L’Africaine entend la version de l’œuvre révisée par Fétis, par opposition à la version originale désignée sous le titre de Vasco de Gama). A bon entendeur... [A ce propos, lire dans l’Avant-Scène Opéra n°322 l’introduction au guide d’écoute par Stephan Etcharry]

3. Sous les mancenilliers

Le dénouement tragique de L’Africaine use du mancenillier, arbre de la famille des Euphorbiacées surnommé par les Espagnols arbol de la muerte (arbre de la mort). Non sans raisons. D'après le Guinness des records, ce serait l'arbre le plus dangereux au monde. Son latex – le liquide épais qu’il secrète – peut provoquer des brûlures. Faire la sieste à l’ombre d’un mancenillier s’il pleut est également déconseillé car les gouttes de pluie peuvent véhiculer ses toxines. Quant à l’ingestion de son fruit, une sorte de petite pomme vert, elle est source de diarrhées et vomissements pouvant entraîner la mort. Bref, ce n’est pas un hasard si Sélika, désespérée par l’abandon de Vasco de Gama, se réfugie sous un mancenillier, en cueille « les fleurs qui tombent des branches » et en respire le « doux parfum ». Ici commence la fiction car, loin des affres décrits par les brochures scientifiques, la jeune femme s’endort paisiblement d’un sommeil éternel. Fin d’autant plus saugrenue que le mancenillier pousse sur le seul continent américain, loin de l’ile indienne où est supposée se dérouler le dernier acte de L’Africaine [A ce propos, lire dans l’Avant-Scène Opéra n°322, l’argument de l’œuvre par Olivia Pfender et l’introduction au guide d’écoute par Stephan Etcharry]

4. A monde nouveau, ténor nouveau ?

En dépit d’une résurgence ces dernières années, accompagnée à Chemnitz en 2013 d’un retour à la partition originale, L’Africaine reste d’abord présente dans les mémoires grâce au grand air de ténor à l’acte IV « O Paradis ». Pas un lirico spinto digne de ce nom qui ne compte à son palmarès ce morceau de bravoure. Abusé par cette partie seule émergée de la partition, le rôle de Vasco a trop souvent été accaparé par des « forts ténors ». C’est tirer vers un dramatisme hors de propos une écriture qui se rattache à une école du chant où la souplesse l’emporte encore sur la puissance. « Combien de fois Meyerbeer demande-t-il à son héros de chanter doux, devant Sélika ou le Paradis ! », rappelle Didier van Moere, tout en constatant que la tessiture plus tendue de Vasco dans L’Africaine le démarque cependant de ses ainés : Raoul des Huguenots, Arnold dans Guillaume Tell… Au « monde nouveau » il faut un ténor nouveau, mais pas trop. Quoiqu’en dise le spécialiste, si l’on s’en tient au seul « Pays merveilleux », il reste difficile de résister à l’ardeur de Plàcido Domingo exalté par « cet  Eden retrouvé ». A défaut du rôle entier, le chanteur espagnol frôlerait dans cette aria un certain idéal, n’était l’attention portée à la prononciation française. Un prérequis trop souvent négligé dans ce répertoire. [A ce propos, lire dans l’Avant-Scène Opéra n°322, l’article de Didier Van Moere : Des profils vocaux complexes]

5. Woke, s’abstenir ?

Attention, sujet sensible ! A l’heure de la cancel culture, L’Africaine figure sur la liste des opéras litigieux, au même titre qu’Otello et Aida – même si moins souvent pointé du doigt que ces derniers car moins populaire. Blackface, colonialisme, racialisme : les chefs d’accusation sont graves. Bon nombre de mises en scène de l’ultime opéra de Meyerbeer jugées jusqu’il y a peu innocentes seraient aujourd’hui sévèrement condamnées par les partisans du woke, ce « terme apparu durant les années 2010 aux États-Unis pour décrire un état d'esprit militant et combatif en faveur de la protection des minorités et contre le racisme » – selon Wikipedia, média lui-même considéré douteux car actualisé par une majorité de contributeurs blancs. Reste à savoir s’il est pertinent de porter un regard contemporain sur des œuvres conçues à une époque où d’autres valeurs prédominaient ? Ne sommes-nous pas assez instruits pour faire la part des choses ? Doit-on rayer du répertoire tout opéra politiquement incorrect, ou pour le moins réviser, voire supprimer, les passages offensants ? Une lecture au premier degré est-elle toujours appropriée ? Dans L’Africaine par exemple, quel est finalement le plus valeureux : Vasco, l’officier de marine ou Nélusko l’esclave ? Autant de questions auxquelles il n’existe pas de bonnes réponses mais qui compromettent le retour à l’affiche du dernier opéra de Meyerbeer, sauf à envisager comme à Marseille une version de concert, moins sujette à discussion. [A ce propos, lire dans l’Avant-Scène Opéra n°322, l’article de Vincent Agrech : Selika dans le monde d’après]

 

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