Cinq questions à Yannis Kokkos

Par Maurice Salles | jeu 04 Février 2016 | Imprimer

Metteur en scène célébre d'opéras, Yannis Kokkos régle actuellement à Montpellier la reprise de Turandot, du 7 au 11 février prochains (plus d'informations).


Dans votre mise en scène de Turandot, y a-t-il un fil conducteur ?

Pour moi, le livret et la musique de Turandot composent un conte cruel d’une richesse complexe que je m’efforce de mettre en évidence. C’est par là que l’œuvre m’intéresse, plus que par la reconstitution d’un exotisme somme toute imaginaire. Car au-delà du décor chinois, outre le recours à un rituel de la cruauté assez fascinant, je vois dans cet opéra d’abord une sorte de grand nocturne, entre nuit réelle et nuit symbolique, celle de l’obscurité de l’inconscient et celle des sentiments. Ensuite il y a une fascinante étude de l’obsession. Turandot est-elle obsédée par le crime – le viol ? - dont a été victime sa grand-mère ? Les ministres semblent le penser. En tous cas cet évènement abominable lui sert indéfiniment à repousser l’union qui la soumettrait à un homme et à masquer ainsi sa peur de la sexualité. Calaf, lui, semble littéralement aspiré par l’apparition de Turandot : cette vision extraordinaire a éveillé en lui un désir qui réduit à néant tout le reste. Il ne pense plus qu’à la posséder. Liu, la démunie, la dépourvue, l’esclave, donnerait tout pour rendre son sourire à Calaf, ce sourire qu’il lui adressait dans les temps heureux ; obnubilée par ce souvenir elle, la vouée à rester ignorée que porte l’exaltation amoureuse, atteint à l’héroïsme. Mais même les pères ont une obsession, le pouvoir qui lui échappe pour l’empereur, sa faiblesse pour Timur, hier peut-être tyran et désormais victime… Cette cruauté subie par les prisonniers ou les prétendants donne à l’histoire des accents cauchemardesques… La résolution des énigmes permet d’en sortir, en libérant l’accès à Turandot, pour une union que Calaf, en aventurier moderne, envisage comme un engagement à parité !

Cette production a été créée à Nancy en 2013. Est-ce une reprise à l’identique ou un remaniement ?

Si par remaniement vous entendez une révision en profondeur, je réponds non. En général, pour ne pas dire toujours, mon travail de mise en scène est préparé dans les moindres détails. Evidemment, au moment des répétitions, je procède avec mes partenaires aux aménagements nécessaires, dans un esprit d’échange et de compréhension. Mais ce sont généralement des points de détail et la conception elle-même n’est pas remise en cause. C’est pourquoi une reprise n’est pas l’occasion de changements fondamentaux. Et je ne suis pas mécontent, lorsque des années se sont écoulées entre la création et la reprise, de constater que mon travail a bien résisté au temps... Il ne s’agit pas, comme on le dit parfois, de « classicisme », mais d’une adéquation aussi étroite que possible – ou que j’ai pu atteindre – entre l’œuvre et la vision que je propose.

Comment élaborez-vous vos mises en scène ?

D’abord par de nombreuses écoutes, afin de m’imprégner au maximum de la musique et de parvenir à une connaissance intime de l’œuvre. En parallèle je travaille minutieusement sur le livret, je cherche des correspondances iconographiques – vous savez mon intérêt pour la peinture et pour le cinéma – bref je butine assidûment, longuement, jusqu’à parvenir à assimiler tout ce qui m’a semblé avoir un rapport avec l’œuvre. Ma femme, Anne Blancard, m’accompagne activement dans cette recherche. C’est cela qui va se retrouver dans mon travail, mais retraité, retravaillé, pour que je le fasse mien, parce que je l’ai assimilé. Si bien que généralement il est impossible de reconnaître mes sources d’inspiration, parce qu’elles sont multiples, j’allais oublier l’observation, celle de la rue. Il m’arrive même avec mes collaborateurs de réaliser de véritables plans comme pour un découpage cinéma…

De plus en plus souvent des metteurs en scène s’affranchissent du livret. Cela vous semble-t-il admissible ?

S’il s’agit de soumettre l’œuvre à une analyse de sa structure, de ses thèmes, ce travail de décomposition est sans doute utile et enrichit notre compréhension... Mais s’il s’agit de modifier l’œuvre réalisée conjointement par le librettiste et le compositeur, je suis plus réservé. Croit-on qu’il suffit de « botoxer » une œuvre du passé pour la rapprocher d’aujourd’hui ?... Je prends toujours les livrets au sérieux, et m’efforce de les replacer dans le contexte de leur époque. Je comprends mieux ainsi les relations entre le texte et la musique, et même les textes les moins réussis deviennent intéressants, parce que la musique les valorise et nous les rend présents.

Vous avez mis en scène un nombre considérable d’ouvrages lyriques. Que vous reste-t-il à désirer ?

Beaucoup de choses, heureusement ! D’abord, découvrir des œuvres que je ne connais pas : le répertoire musical est si vaste que ce désir peut être satisfait. Ensuite, reprendre des œuvres dont j’ai fait la mise en scène pour en proposer une autre vision ; j’ai eu le bonheur de le faire avec Tristan et Isolde. C’est une gageure très stimulante que de reprendre des œuvres si connues qu’elles semblent galvaudées ! J’ai un projet pour Elektra qui m’excite beaucoup ! Enfin, et peut-être surtout, être associé à la création d’œuvres contemporaines. J’ai eu le bonheur de travailler avec Berio, Henze, Aperghis, musiciens d’une autre génération, avec Philippe Fénelon aujourd’hui. J’aimerais ardemment que d’autres musiciens contemporains produisent des opéras. J’ai d’ailleurs bon espoir que ce soit dans mon pays natal que se produise bientôt l’heureuse surprise, malgré toutes les difficultés que la Grèce doit affronter !

 

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