La Hugo Wolf Society (un inédit d'André Tubeuf)

Par La Rédaction | dim 01 Août 2021 | Imprimer

Ce fut évidemment une des entreprises les plus pointues, audacieuses, exemplaires de l’histoire du disque qui n’avait guère que trente ans à l’époque, en était encore à soigner sa sonorité (enfin trouvée en 1926 grâce au procédé d’enregistrement électrique) et son public (longtemps surtout désireux d’avoir Caruso, trois minutes de Caruso, et dans n’importe quoi, à domicile, dans sa cuisine). De là au plus pointu, plus vétilleux musicalement, plus littéraire des poètes du lied, très ignoré du 78 tours (qui avait fait fête aux Schubert et Schumann les plus publics) il y a un monde. Or un jeune homme bouillant d’idées, autodidacte et fier de l’être, avait mis le lied allemand au sommet de son panthéon personnel, et Wolf en haut du panthéon. Sa passion : donner à entendre ce que lui-même aimait d’une totale passion, et le faire entendre au mieux. Ainsi entre sur la scène du disque Walter Legge, qui y sera maître et sorcier les trente ans cruciaux qui vont suivre. Sa première et décisive astuce : des Sociétés dont les souscripteurs garantissent d’avance les entreprises commercialement trop risquées. Une Beethoven Society, on le sait, permettra qu’on persuade enfin Artur Schnabel de s’aventurer (il aurait dit : se commettre) dans un studio, on sait ce qui en résulta. Mozart suivra, depuis Glyndebourne puis à Berlin même, avec une légendaire Flûte signée Beecham. Gerhard Hüsch, le plus élégant et mordant des barytons allemands de l’époque (un Wolfram pour Toscanini à Bayreuth, demain le Papageno de Beecham) va donner aux deux cycles majeurs de Schubert, Die Schöne Müllerin et Winterreise, alors si peu et mal connus, leur voix d’emblée exemplaire.

De tout autre ampleur  est le projet Wolf, qui ne pouvait prendre corps que dans l’esprit passionné, missionnaire, pour ne pas dire fanatique, de Legge. Depuis des années déjà il organisait à Londres au profit du public du lied, important là comme seulement aussi à Berlin et en Hollande (pas à Vienne ni Salzbourg !) des soirées choisies, sous la houlette principalement d’Elena Gerhardt, ex-chanteuse d’opéra tôt reconvertie et consacrée au lied (souvent avec à Leipzig Nikisch en personne au piano). Etablie en Angleterre avant les proscriptions raciales, Gerhardt y jouissait de l’attachement indéfectible que le public anglais voue à qui choisit l’Angleterre (une Melba hors d’âge y a  joui de la  même intemporalité). Elle était la marraine désignée d’un premier volume, où sa voix de mezzo soprano, propre, un rien prude, souverainement bien tenue et bien élevée, choisirait le meilleur des recueils Mörike, avec excursions dans les livres italien et espagnol. Le prestige personnel de Gerhardt n’était pas inutile en ce temps où en Angleterre le public chic payait les denrées chic en guinées de 21 pence et non en simples livres sterling de 20, bonnes pour les boutiquiers. Wolf à l’évidence était sélect, par hypothèse, à défaut d’être déjà chic. Le patronage de celle que les Anglais considéraient (de façon un peu abusive) comme la grand’prêtresse du lied, la certitude qu’un premier album autographié (enrichi des notes inappréciables d’Ernest Newman, le connaisseur de Wolf numéro 1) ne serait accessible qu’aux souscripteurs exclusivement, cela rendait Wolf intéressant. D’emblée promu légende, cet album vite introuvable a peut-être plus servi Wolf du fait de son inaccessibilité que pour les charmes vocaux sans volupté (mais non sans maintien)  d’Elena Gerhardt. Les albums s’échelonnèrent ensuite, plus partagés : la seule Gerhardt avait eu le privilège d’un volume pour elle seule. Deux champions du box office (sinon champions en Wolf), Friedrich Schorr le wagnérien et John McCormack l’Irlandais chanteur de ballades, l’un et l’autre avec orchestre, recevaient mission de faire passer Prometheus, qui est rude, et Ganymed, qui est presque inchantable. Avec piano seulement (et des pianistes différents), Mmes Rethberg et Alexandra Trianti (celle-ci grecque, élève d’Ivogün, et découverte de Legge, vite oubliée) chez les dames, MM Hüsch et Janssen, barytons (les deux Wolfram de Toscanini), Alexander Kipnis, basse, se partagèrent les volumes suivants, qui exploraient à pas comptés et avec prudence Goethe, Mörike, les recueils Italien et Espagnol. Un cas à part, hélas, fut Lotte Schöne, désignée pour un ravissant groupe de Mörike et d’Italiens : mais le lancement de la Wolf Society coïncidait avec la montée du nazisme, et une chanteuse qui demain allait perdre son public d’Allemagne et jusqu’au droit d’y être entendue en disque devenait indésirable. La Suissesse et très rassurante Ria Ginster, au demeurant excellente,  reprit son répertoire : les divins essais de Lotte Schöne, sauvés,  ne verront le jour qu’un presque demi-siècle après, presque clandestinement, en dehors en tout cas de la réédition CD qui comportera pourtant les titres prévus restés impubliés. Lorsque Legge et  HMV se transportèrent à Berlin pour y enregistrer la Flûte avec Beecham, il en profita pour intégrer à la Wolf Society les nouveaux talents : Marta Fuchs, Isolde et Kundry demain  (mais alto hier) pour des Mignon de Goethe, Karl Erb, l’incomparable Evangéliste de Bach, pour des choses éperdues et déchirantes (mais aussi de l’humour corrosif, veine importante et singulière chez Wolf), Helge Roswaenge et Tiana Lemnitz, le Tamino et la Pamina de la Flûte, lui pour un Feuerreiter à faire dresser les cheveux sur la tête, qui ne sera jamais égalé, elle pour un bouquet incomparable de Mörike liquides, murmurés, dont la détérioration de la situation politique retardera la parution jusqu’après guerre. Celle-ci de toute façon avait enterré une entreprise tellement en avance sur le temps, qui ne retrouvera une actualité que lorsqu’aux années 50 des nouveaux venus, héritiers et bénéficiaires de l’entreprise, plaideront la cause d’un Wolf jeune, moderne : Seefried et Fischer-Dieskau se partageant déjà (52 !) pour DG un stupéfiant Italienisches Liederbuch ; Hotter, dont le Harpiste, les Michelangelo sont des sommets absolus ; Schwarzkopf enfin, dont la rencontre avec Legge s’est faite en Wolf, et dont le récital de Salzbourg 53 avec au piano Furtwängler qui avait sollicité l’honneur d’y être, marque l’entrée de Wolf, jusque là marginalisé, dans la cour des grands. D’emblée Wolf devait tout au disque !

André Tubeuf

 

 

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