Massenet par les livres

Par Laurent Bury | lun 19 Décembre 2011 | Imprimer
La magnifique exposition que l’Opéra de Paris et la BNF consacrent à Massenet, dans les salles d’exposition du Palais Garnier, depuis le 14 décembre et jusqu’au 13 mai, étant accompagnée par la publication d’un somptueux volume illustré (une belle idée de cadeau de Noël), l’occasion se présente de faire le point sur les ouvrages récents disponibles sur Massenet, en commençant par ce catalogue.
 
 Opéra National de Paris / Bibliothèque Nationale de France, La Belle Epoque de Massenet, Paris : Gourcuff Gradenigo, 2011.
 Après une brève préface demandée à Renee Fleming, où la chanteuse dit son amour pour un compositeur qui « a aimé la voix de soprano comme seul peut-être Richard Strauss, qui lui doit tant », le volume s’ouvre sur quatre textes représentants des approches très diverses. Christophe Ghristi propose « Parlez-moi d’amour », où une lecture des livrets de Manon, de Werther et de Thaïs permet de brosser le portrait de Massenet non pas en « musicien de la femme » mais en « compositeur de l’amour ». A Jean-Christophe Branger, musicologue spécialiste de Massenet (voir interview), on a demandé un essai biographique qui recentre le propos sur l’aspect musical de la création massenétienne et sur sa réception par ses contemporains. Mathias Auclair se penche sur les relations entre « Massenet et les théâtres », principalement l’Opéra-Comique, l’Opéra de Paris et l’Opéra de Monte-Carlo. Enfin, Pierre Vidal évoque « Le legs Massenet et les collections Massenet à la Bibliothèque-musée de l’Opéra », notamment les circonstances dans lesquelles le compositeur en vint à faire ce don qui devait déboucher en 1923 sur l’installation d’un éphémère Musée Massenet. A ces essais succède un parcours chronologique consacré à « L’univers théâtral de Massenet », depuis Marie-Magdeleine certes composée avant les opéras, mais seulement montée scéniquement en 1903 – jusqu’à la posthume Cléopâtre, parcours qui reproduit les différentes pièces visibles dans l’exposition présentée au Palais Garnier : affiches, photographies, partitions (contrairement à ce qui est indiqué en légende, la partition imprimée de Sapho ne date pas de 1897, mais de 1909, puisque le sommaire inclut le tableau des Lettres), dessins de costumes et maquettes de décor, bijoux portés par les interprètes... Rien sur Amadis, en revanche : n’existerait-il aucune trace visuelle de la création en 1922, dix ans après la mort de Massenet ? En annexe, une discographie et une chronologie des œuvres du compositeur, une liste des manuscrits conservés et un inventaire sommaire des sources disponibles à la Bibliothèque de l’Opéra.Voilà donc un ouvrage qui satisfait les exigences d’une publication universitaire tout en offrant les séductions d’un « beau livre » magnifiquement illustré.
 
Ce livre, on l’a dit, accompagne une exposition à ne pas manquer (www.operadeparis.fr), à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra de Paris. Pour en compléter la visite, on peut ensuite se tourner vers d’autres textes, à commencer par celui du compositeur lui-même.
Jules MASSENET, Mes souvenirs [1912], éd. Gérard Condé, Paris : Calmann-Lévy, 1992
L’autobiographie de Massenet fut publiée à titre posthume.Décédé le 13 août 1912 à Paris – très superstitieux, il avait toujours redouté le chiffre 13 –, le compositeur fut enterré le 17 à Egreville. Sentant sa mort prochaine, il avait signé en avril avec l’éditeur Lafitte un contrat pour la publication de ses mémoires. Après avoir retracé sa carrière en 28 chapitres, jusqu’à la première parisienne de Roma (12 avril 1912), il inclut même un ultime chapitre intitulé « (Intermède) Pensées posthumes » (texte publié le 11 juillet 1912 dans L’Echo de Paris) : depuis l’au-delà, Massenet y évoque ses dernières volontés, et les bonnes paroles que n’auront pas manqué de prononcer ceux à qui il était cher. Il attribue ainsi à « une jolie voix de femme », sans doute celle de Lucy Arbell, la phrase suivante : « Ah ! ma foi, moi, je l’aimais bien ! J’ai toujours eu tant de succès dans mes ouvrages ! ».
La première édition de Mes souvenirs incluait tout un ensemble d’hommages que le volume édité par Gérard Condé ne reprend pas : Préface de Xavier Leroux, son élève, Prix de Rome 1885 ; « Massenet par ses élèves », Reynaldo Hahn, Alfred Bruneau, Charles Lévada, Gaston Carraud, Paul Vidal, Henri Rabaud ; Massenet par ses interprètes, Lucy Arbell et Julia Guiraudon ; Mes discours, allocutions prononcées par Massenet pour l’inauguration de la statue d’Etienne Méhul à Givet, pour les funérailles d’Ambroise Thomas, pour le centenaire de Berlioz, pour les funérailles du peintre et sculpteur Frémiet, lors des séances publiques des cinq Académies et de l’Académie des beaux-arts.
En juillet 1981, Gérard Condé rencontra Pierre Bessand-Massenet (1899-1985), le petit-fils du compositeur, qui lui tendit aussitôt une feuille où étaient dactylographiés ces mots : « Ce livre n’a pas été ECRIT par Massenet ; Il n’a pas été non plus DICTE par lui. Il a été PARLE à six ou huit reprises par lui en présence d’un journaliste qui était à l’époque directeur d’un hebdomadaire théâtral ». Dans la mesure où ledit PBM n’avait que treize ans à la mort de son illustre aïeul, il est permis de mettre en doute sa version des faits, d’autant plus que des recherches musicologues récentes ont confirmé l’authenticité du texte de Mes souvenirs. Des chapitres en ressurgissent régulièrement lors de ventes publiques, et il s’agit à chaque fois de manuscrits autographes dont la paternité ne fait aucun doute. Simplement, le texte avait été largement rédigé entre octobre et décembre 1911 (seuls les deux derniers chapitres dateraient du printemps 1912) ; l’âge et l’état de santé de Massenet suffisent amplement à justifier le flou entourant certains épisodes. Selon Jean-Christophe Branger, le traitement médical alors réservé aux patients atteints d’un cancer de l’intestinexplique que le passé y soit revu à travers un filtre rose (voir interview).
 
Dans sa préface, Gérard Condé déclare : « Il n’entrait pas dans notre propos de corriger toutes les approximations qui ont pu s’y glisser, de vérifier si Meilhac habitait bien au 30 de la rue Drouot […], mais peut-être n’était-il pas opportun d’alourdir la lecture par un appareil de notes trop considérable ». Le musicologue n’en rectifie pas moins un certain nombre d’affirmations erronées ou hautement suspectes, comme à chaque fois que Massenet affirme n’avoir pas eu de piano chez lui. Il signale les passages où « l’excès d’éloges confine à la flagornerie ». Le volume offre néanmoins tout le confort moderne : Index des noms de personnes (« En règle générale, nous avons indiqué, pour les compositeurs, leur nationalité et les dates de naissance et de mort ; de même pour les interprètes et, pour les chanteurs, les circonstances de leurs débuts et les rôles où ils se sont illustrés dans les opéras de Massenet »), un Index des œuvres de Massenet citées dans Mes souvenirs et dans la préface, classées par genre et par ordre alphabétique, une chronologie curieusement baptisée Biographie, une Discographie sélective due à Patrick Gillis, rendue en partie caduque par le passage des années (mais qui permet de constater que beaucoup de lacunes de la discographie devaient être comblées lors du cent-cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur, en 1992), et une Bibliographie sélective.
 
Parmi les biographies de Massenet, il faut signaler celle que Louis Schneider composa au compositeur de son vivant (première édition 1907, édition révisée en 1926), et surtout la monumentale somme de l’Américain Demar Irvine,Massenet, A Chronicle of his life and times(1994) hélas non traduite en français. Jacques Bonnaure a récemment consacré à Massenet un mince volume dans la série Classica chez Actes Sud, dont on a pu lire ici un compte rendu (voir recension) ; s’y glissent hélas diverses erreurs factuelles et coquilles sur les noms des interprètes ou des personnages, sans parler d’une certaine condescendance pour son sujet. Les héritiers du compositeur ne sont pas en reste, mais leur témoignage est un peu plus sujet à caution. Pierre Bessand-Massenet, historien de la Révolution française, qui avait treize ans quand mourut son grand-père, publia un Massenet chez Julliard en 1979, en s’appuyant largement sur la tradition familiale. C’est cette « tradition » que représente encore aujourd’hui Anne Bessand-Massenet.
 
Anne MASSENET, Jules Massenet en toutes lettres, Paris : De Fallois, 2001
Avec ce livre, écrit par l’une des descendantes (indirectes) du compositeur, c’est un visage inhabituel de Massenet que l’on découvre. Née bien après 1912, Anne Massenet n’a jamais connu personnellement son illustre cousin, mais fut adoptée par le petit-fils de l’auteur de Manon (elle porte d’ailleurs, pour l’état-civil, le nom d’Anne Bessand-Massenet, Bessand étant le nom du gendre du compositeur). Malgré tout, cet ouvrage propose ici un Massenet intime, tel qu’ont pu le côtoyer ses contemporains et ses proches. Un Massenet amoureux des chats (il se surnommait lui-même « le vieux matou »), qui leur plonge griffes dans l’encre afin d’ajouter quelques mots aux lettres qu’il adresse à son épouse (« Je suis un pisseux », signé « Zizi »). Un Massenet qui orne ses missives de petites caricatures, où il montre, d’un trait zigzaguant, comme il grelotte à Bruxelles pendant les répétitions d’Hérodiade. Un Massenet blagueur, amateur de calembours 
Revers de la médaille : ce livre n’offre pas tout le confort intellectuel des ouvrages universitaires. Certes, « Cet ouvrage n’a […] aucune prétention savante ou musicologique », et le but était de créer un texte de lecture facile pour le profane. Mais les très nombreux extraits de lettres cités dans ces pages ne sont presque jamais référencés, « les sources inédites sont simplement ponctuées d’un astérisque ». Bref, il ne s’agit pas d’un volume de référence sur la correspondance de Massenet, dont ne figurent ici que des fragments, datés, quand même, mais sans que l’on sache où les lettres sont conservées (on peut supposer qu’elles appartiennent aux héritiers de Massenet, si elles n’ont pas été vendues depuis !). Il faudra sans doute attendre l’intervention d’un chercheur américain pour que nous disposions d’une édition savante et aussi exhaustive que possible de la correspondance du compositeur.
Et puis il faut ici subir les allusions acides de Mme Bessand-Massenet à ces horribles mises en scène modernes qui n’ont aucun respect pour son cher ancêtre. Ah, qu’il est loin le bon vieux temps où l’on nous donnait de jolis décors en carton-pâte et de mignons costumes d’époque ! Heureusement qu’il y a encore le sacro-saint « droit moral » des héritiers, sans quoi on verrait tous les jours des spectacles comme le Faust de Lavelli ! Merci, chère madame, de décourager les directeurs d’opéra et de leur tenir la bride sur le cou. On ne sait jamais, ils risqueraient de vouloir monter du Massenet plus souvent… Pour un point de vue plus éclairé, on se tournera par exemple vers Brigitte Olivier.
Brigitte OLIVIER, J. Massenet, Itinéraires pour un théâtre musical (Actes Sud, 1996)
Ce livre est de toute évidence le travail d’une passionnée, qui entend bien faire partager son goût pour le compositeur, en mettant l’accent sur les qualités dramaturgiques de son œuvre. De l’aveu de son auteur, le propos de cet ouvrage n’est « ni biographique ni proprement musicologique », et c’est un peu là que le bât blesse : il n’est pas nécessaire d’être musicologue pour aimer Massenet, mais comment suivre Brigitte Olivier lorsqu’elle attribue au compositeur des intentions qui semblent bien davantage être celles de ses librettistes ? On sursaute en lisant des formules comme « Massenet n’a pas conservé les noms d’origine des héros du roman » (à propos d’Esclarmonde), « les modifications que Massenet porte au roman » (à propos de Werther). Qui permet d’affirmer que c’est le compositeur qui a voulu opposer Sophie à Charlotte ? Il faudrait, pour admettre sans sourciller de telles allégations, qu’elles soient appuyées par des citations précises tirées des écrits de Massenet, correspondance ou autres, mais ce n’est hélas pas le cas. Quant à la musique, quelques portées sont reproduites ici et là, mais les commentaires sur telle ou telle ligne de chant restent limités, voire impressionnistes. Théâtre musical peut-être, mais Brigitte Olivier parle surtout du texte des opéras de Massenet, et fort peu de leur musique. L’amateur y trouvera quantité d’informations sur les sources où ont puisé les librettistes, des anecdotes sur Massenet et ses contemporains, des analyses poussées des textes mis en musique par le compositeur, mais très peu de choses sur ce que ses opéras donnent à entendre. Comme il n’existe aucun enregistrement de Bacchus et qu’elle n’en a peut-être même pas lu le livret, l’auteur de ce livre se contente d’abonder dans le sens des critiques qui déclarèrent que cet opéra était raté.
Le livre est divisé en vingt-cinq chapitres, soit à peu près un par opéra, à part le chapitre 20, qui parle surtout de Thérèse et qui passe très rapidement sur Ariane et Bacchus. La théorie principale de Brigitte Olivier est que, dans ses œuvres, Massenet ne pouvait défendre de manière adéquate que des héroïnes libres, des femmes qui choisissent qui elles veulent aimer. Ariane, une des plus grandes réussites de la dernière période créatrice, est assez dédaigneusement expédiée, à cause des vers boursouflés de Catulle Mendès (ce qui ressemble un peu à l’attitude de ceux qui jettent Pelléas aux orties parce qu’ils n’aiment pas Maeterlinck). De plus, la sacro-sainte théorie des femmes qui triomphent par leur amour ne colle pas avec cet opéra : « Ariane est une perdante, elle ne peut pas être une héroïne massenétienne. Là était ‘l’erreur’ »…

 

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