Quand Haendel pétille

Agrippina - Londres (ROH)

Par Jean Michel Pennetier | ven 04 Octobre 2019 | Imprimer

Créée avec succès à Munich en juillet dernier, cette nouvelle Agrippina fait escale à Londres après Hambourg et avant de partir vers Amsterdam. Résolument humoristique, la production de Barrie Kosky a l'immense mérite de tenir en haleine le public tout au long de ce long ouvrage, avec une direction d'acteur au cordeau, où chaque rôle se voit caractériser par une personnalité fouillée propre. Le metteur en scène n'a pas cherché à replacer l'ouvrage dans son contexte historique : il faut bien admettre que les allusions politiques supposées de l'auteur du livret, le cardinal Vincenzo Grimani, à l'encontre de son rival, le pape Clément XI, nous passent largement au-dessus de la tête (quelques explications ici). Préférant la bouffonnerie à l'ironie, Kosky n'hésite pas à grossir le trait, mais sans vulgarité et avec un professionnalisme exceptionnel. Digne de Feydeau, la scène où Ottone, Claudio et Nerone se retrouvent dans la chambre de Poppea sans jamais se croiser est ainsi un pur bijou, où l'esprit est bluffé à la fois par la drôlerie de la mise en scène et la perfection technique de sa réalisation. Ajoutons le clin d'œil de la sonnette électrique qui retentit avec une horrible version de l'alleluia de Haendel ! On rit également aux changements de voix imposés aux chanteurs au fil des tentatives d'étranglement, ou des plaintes geignardes chantées faux. Parfois, Kosky va un peu loin dans la dérision : même si Joyce DiDonato est confondante d'aisance dans son numéro de pop star crooner, était-il approprié de lui faire chanter la reprise da de « Ogni vento » avec un vrai micro, en accentuant la distance par rapport à la situation dramatique ? A certains moments, la face sombre du metteur en scène ressort, comme dans cette scène violente du passage à tabac d'Ottone, ou avec une fin, privée de l'intervention de Junon et des choeurs, dans laquelle Agrippina se voit progressivement abandonnée de tous : elle aura donc atteint son but, mais elle en paiera le prix par un rejet social unanime. Composé de trois structures métalliques (deux sur les côtés, une centrale sur un plateau tournant), le décor n'est pas très beau mais permet efficacement d'alterner les lieux de l'action. Certains mouvements peuvent toutefois paraitre un peu vains. A titre d'exemple, citons le début de la seconde partie qui s'ouvre par un changement de décors à vue dès l'introduction orchestrale (que faisaient les techniciens pendant l'entracte ?!). Les éléments périphériques disparaissent, puis Poppea chante « Bella pur nel mio diletto » sur le plateau central qui tourne puis s'immobilise sous un éclairage différent, plus éclatant. A part distraire les spectateurs les moins mélomanes, toute cette manœuvre ne se justifie guère dramatiquement. Surtout qu'après Garnier et la Monnaie, Covent Garden se trouve à son tour frappé du même terrible mal : le Syndrome de l'Huile de la Tournette. Les bruyants déplacements de la machinerie tendent ainsi à couvrir les voix dans les moments les plus élégiaques. Les costumes sont d'un contemporain classique : tailleur sombre pour Agrippina, somptueuse robe pour Poppea et l'inévitable sweat à capuche pour Nerone.

La distribution réunit des chanteurs entendus récemment à Paris ou à Munich. Joyce DiDonato est absolument royale, avec son impressionnante maîtrise de l'art belcantiste, alliant excellence technique, imagination des variations dans les reprises, science de la coloration, gestion du souffle, des piani, des demi-teintes. Quel plaisir également d'entendre une voix de cette puissance dans un répertoire où l'on a plutôt l'habitude d'afficher des chanteurs un peu sous-dimensionnés par rapport à la taille de la salle ! Son « Pensieri, voi mi tormentate » touche au sublime, malgré un hautbois fâché avec la justesse et la tenue de souffle. Pourtant, ce chant hyper contrôlé, un peu lisse, presque « fabriqué », manque un peu d'abandon, de générosité. Certains accents curieusement véristes, sentent l'effet. C'est tout le contraire avec Franco Fagioli, qui offre une de ses prestations déjantées dont il a le secret, un peu dans la lignée de son Tolomeo : son Nerone, salle gosse tourmenté, lâche et vicieux, à la limite de la caricature, est tout simplement anthologique. Vocalement, le contre-ténor navigue à des sommets surhumains, la parfaite maîtrise technique côtoyant la prise de risque constante. Avec une rapidité confondante, la voix parcourt sans effort apparent un ambitus hallucinant, avec forces trilles, roulades, piqués, et un suraigu insolent. Reconnaissons-le : avant Fagioli, aucun contre-ténor n'avait pu rendre justice à la virtuosité des castrats, ce mélange de perfection technique et de folie. Son « Come nube che fugge  » met le feu à la salle : qu'attendre de plus d'un Néron ? Particulièrement applaudi aux saluts, Iestyn Davies déploie les qualités inverses de son collègue. Le timbre est séduisant, et sa composition, naturelle et intériorisée, nous fend l'âme dans la simplicité de son interprétation et la douceur de son chant. Mais la technique du contre-ténor britannique est un peu en dessous de ce que la partition requiert, avec, par exemple, des trilles à peine amorcés. Sa plainte « Udite il mio lamento » qui clôt la première partie, et son triste duo avec Poppea à l'acte III,  « No, no, ch'io non apprezzo », sont les moments les plus authentiquement émouvants de la soirée. On se félicitera au passage du rétablissement de cette page, supprimée à la création car son auteur n'en était pas satisfait !  La Poppea de Lucy Crowe nous a semblé inaboutie techniquement, avec des vocalises un peu laborieuses et des variations minimales. La voix est corsée, avec un aigu puissant, mais le médium est un peu sourd. Le Claudio sonore de Gianluca Buratto est scéniquement irrésistible. Le Pallante d'Andrea Mastroni confirme notre excellente impression du concert du Théâtre des Champs-Elysées : le chanteur est encore jeune, mais nous tenons là de la graine de Cesare Siepi ou de Samuel Ramey. Le Narciso d'Eric Jurenas et le Lesbo de José Coca Loza sont impeccables. 
L'Orchestre de l'Age des Lumières offre une pâte orchestrale un peu fade et manquant de variété. Maxim Emelyanychev offre une direction élégante, légèrement plus nerveuse qu'à Paris, parfaitement en phase avec le plateau vocal.

 

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