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	<title>Fabrice Malkani, auteur/autrice sur Forum Opéra</title>
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	<title>Fabrice Malkani, auteur/autrice sur Forum Opéra</title>
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		<title>MONTEVERDI / BOESMANS, L’Incoronazione di Poppea – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/monteverdi-boesmans-lincoronazione-di-poppea-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 17 Jun 2026 07:27:18 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Pour le dernier spectacle de sa saison 2025-2026, l’Opéra de Lyon a choisi le dernier opéra de Monteverdi, <em>Le Couronnement de Poppée</em>, dans la deuxième orchestration de Philippe Boesmans créée à Madrid en 2012 (succédant à sa version de 1989) sous le titre <em>Poppea e Nerone</em>. Ce dernier titre aurait pu être conservé tant l’effectif est ici réduit par rapport au livret original. La concentration de l’intrigue autour des personnages principaux participe d’un dépouillement général des fastes traditionnels du baroque. Musique, chant et théâtre deviennent les armes dérisoires d’une humanité en déliquescence, dont le destin est traité de manière shakespearienne. C’est une manière de rappeler que le titre flatteur de l’œuvre dissimule la noirceur des manœuvres de Poppée rejetant son amant Othon pour séduire Néron et le conduire à répudier son épouse Octavie et à imposer le suicide à Sénèque, afin de triompher dans son propre « couronnement ».</p>
<p>Dans ce « grand théâtre du monde » (la pièce de Calderón qui porte ce titre est quasi contemporaine de la création de l’<em>Incoronazione</em>), symbolisé ici par une tournette encadrée par deux murs de projecteurs (scénographie sobre et efficace de <strong>Marc Weeger</strong>), la mise en scène de <strong>Tatjana Gürbaca</strong> ajoute un personnage muet qui ne semble visible que des spectateurs, un Eros (<strong>Arthur Baratin</strong>) souvent semblable à un satyre, se livrant à une pantomime sensuelle et insistante sur scène, et dont la voix enregistrée est parfois diffusée, de manière moins subtile, un peu sentencieuse (textes de François Villon, Jean Molinet et Philippe Desportes reproduits dans le programme de salle).</p>
<p>Le décor, sur la tournette, est un mur criblé de balles et d’impacts d’obus, dont les failles peuvent devenir source de rayons lumineux et devant lequel évoluent, dans des jeux d’ombres et de lumières (dues à <strong>Mathieu Cabanes</strong>) des personnages jouant leur rôle, guidés initialement par la Fortune ou la Vertu, que surpasse l’Amour, comme le montre le prologue. Ce <em>theatrum mundi</em> (notion baroque que redouble le fait qu’Amour, Vertu et Fortune sont respectivement chantés par les interprètes de Poppée, Octavie et Drusilla) illustre la contemporanéité d’une déshumanisation progressive du monde, soumis à un dirigeant proclamant que « la loi est faite pour ceux qui doivent obéir, non pour celui qui commande » (acte I). Il suffira à Néron d’éliminer ou de faire (s’)éliminer ses contradicteurs, Sénèque d’abord, conformément au livret, puis, ici, l’ensemble des personnages, à l’exclusion de Poppée, ce qui nous éloigne de l’apparente fin heureuse du <em>libretto</em> de Busenello. Les personnages sont caractérisés par la symbolique des costumes chatoyants de <strong>Dinah Ehm</strong>, qui réserve à Sénèque le noir entièrement couvrant et à Eros le blanc intégral sur une semi-nudité.</p>
<p>Pour qui a dans l’oreille le son des spectacles ou enregistrements selon les restitutions des versions dites de Venise ou de Naples, tout le premier acte surprend, bouscule, agace parfois, tant le son des instruments ajoutés (notamment le synthétiseur imitant le clavecin, mais aussi le piano, le marimba, le vibraphone, le célesta) domine jusqu’à parfois couvrir le chant. La deuxième partie du spectacle, après l’entracte, semble allégée de cette orchestration appuyée et délibérément démonstrative, dans un plus grand équilibre entre musique et déclamation lyrique, permettant de faire dialoguer instruments et voix.</p>
<p>La distribution vocale rend justice aux choix effectués pour la musique et la mise en scène, mettant en vedette les jeunes solistes issus du Studio du Lyon Opéra. En premier lieu la soprano <strong>Giulia Scopelliti</strong>, superbe Poppée à la voix sensuelle et puissante, ensorceleuse autant qu’incisive, et sa rivale dans l’intrigue, l’Octavie de <strong>Jenny Anne Flory</strong>, mezzo-soprano toute de noblesse et de dignité, y compris dans la fureur du <em>stile concitato</em> lorsqu’elle ordonne à Othon de tuer Poppée, et bien sûr dans les lamentations du célèbre « Addio, Roma ». Le choix (en soi discutable) d’un baryton pour le rôle d’Othon confirme les qualités tant vocales que théâtrales d’<strong>Alexander de Jong</strong>, qui compensent la perte de l’ambiguïté autorisée par la tessiture de contreténor.</p>
<p>Le Sénèque de la basse <strong>Hugo Santos</strong> est une réussite : le personnage, souvent traité dans d’autres productions sur le mode négatif, parfois délibérément falot, acquiert ici une personnalité et une dimension supérieures, par le jeu dramatique et par sa présence quasi permanente sur scène, mais surtout par l’ampleur, la plénitude et la profondeur de sa voix. <strong>Eva Langeland Gjerde</strong> donne à Drusilla, apparente poupée de porcelaine, la fraîcheur et la clarté de son soprano, tandis que le ténor <strong>Filipp Varik</strong> s’acquitte parfaitement de son rôle de nourrice, sans abuser des effets comiques, tout en nuances dans la magnifique berceuse (« Adagiati, Poppea ») chantée à Poppée.</p>
<p>Préfigurant le jeu de miroir du duo « Pur ti miro » (conservé bien qu’apocryphe), Néron et Poppée apparaissent comme semblables, quasiment identiques, dans leurs vêtements, leur longue chevelure rousse, leur démarche, leur maintien. Mais au lyrisme capiteux de Poppée répondent les inflexions légèrement forcées de Néron, dans un registre plus dramatique que proprement lyrique : il revient au contreténor <strong>Iurii Iushkevich</strong> de faire entendre, au cœur du chant prolixe et virtuose de l’empereur, cette fêlure interne, de sorte que l’affirmation de son pouvoir se fait au détriment de l’art qu’il prétend servir. Ainsi le duo final, de manière audacieuse, semble faux et renonce à l’exaltation mutuelle du beau chant : c’est un choix inhabituel – tant  on est habitué à entendre avant tout la mélodie lyrique et l’accord parfait des voix – mais en parfaite cohérence avec la mise en scène et le parti pris orchestral.</p>
<p>Quelles que soient les réserves que l’on est en droit d’avoir – de manière parfaitement subjective – à l’écoute de cette version Boesmans 2 de l’opéra de Monteverdi, il importe de souligner la qualité d’interprétation des musiciens de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon et la précision de la direction musicale de <strong>Simon-Pierre Bestion</strong>, en parfaite intelligence avec la réflexion politique de Tatjana Gürbaca et le choix d’une théâtralité audacieuse, suscitant des questionnements tout en entrant en résonance avec la réalité du monde contemporain.</p>
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		<item>
		<title>Discothèque idéale : Tchaïkovski – Eugène Onéguine (Khaïkin, Melodiya – 1956)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/breve/discotheque-ideale-tchaikovski-eugene-oneguine-khaikin-melodiya-1956/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 11 Mar 2026 17:23:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Pourquoi ce choix, malgré sa prise de son (monophonique, évidemment) tributaire des contraintes et limites de l’époque ? (Enregistré en 1955 et diffusé par Melodiya en 1956, le microsillon a été remastérisé pour le CD produit par BMG Classics en 1993, et réédité par Diapason en 2012). Tout d’abord, pour la direction souveraine de Boris Khaïkin &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Pourquoi ce choix, malgré sa prise de son (monophonique, évidemment) tributaire des contraintes et limites de l’époque ? (Enregistré en 1955 et diffusé par Melodiya en 1956, le microsillon a été remastérisé pour le CD produit par BMG Classics en 1993, et réédité par Diapason en 2012).</p>
<p>Tout d’abord, pour la direction souveraine de <strong>Boris Khaïkin</strong> (1904-1978) : à la tête de l’Orchestre et des Chœurs du Théâtre du Bolchoï, l’immense chef russe rend parfaitement justice au caractère intime des « scènes lyriques » voulues par Tchaïkovski, tout en ménageant des contrastes saisissants mais toujours mesurés, parvenant à un équilibre entre l’introspection et les grands morceaux brillants (la mazurka, la polonaise). Le tempo n’est jamais précipité, les accents tragiques se refusent à tout excès, la maîtrise des timbres, des couleurs, des nuances frise la perfection.</p>
<p>Ensuite pour l’égale excellence des grandes voix réunies ici dans une rare homogénéité de distribution. Au premier rang figure Galina <strong>Vishnevskaya</strong>, insurpassable et inoubliable Tatiana, qui, enfant, découvrit par cette œuvre même ce qu’était l’opéra et ce que serait sa propre vocation : l’émotion que suscitent la scène de la lettre ou son dernier échange avec Onéguine, comme d’ailleurs chacune de ses interventions, est d’une singulière intensité, tout comme son interprétation de l’évolution vocale du personnage vers sa maturité. Le merveilleux ténor Sergueï <strong>Lemeshev</strong>, parfois comparé à Georges Thill mais sans bénéficier de sa célébrité, du moins en France, reste un Lensky de référence, tandis que le baryton Evgeni <strong>Belov</strong> est un saisissant Onéguine qui sait rendre intéressant, et même émouvant, l’ennui que prétend ressentir son personnage et plus tard son désespoir. La basse Ivan <strong>Petrov</strong> est un magnifique Grémine, qui, contrairement à bien des interprètes du rôle, laisse percer ses sentiments sous l’apparente cuirasse de son chant puissant et posé. La contralto Larissa <strong>Avdeyeva</strong> donne à Olga ce qu’il faut de présence légère et d’enjouement, tandis qu’aux côtés de Valentina <strong>Petrova</strong> en Larina, la mezzo Evgenia <strong>Verbitskaya</strong> révèle dès le duo initial la personnalité sensible de la nourrice, qui s’épanouira dans le deuxième tableau. On pourra regretter que l’air de Triquet soit chanté en russe (et non en français) mais on peut aussi y voir la volonté de gommer ce que la scène avait d’excessivement ridicule – et donc d’insignifiant ou de déplacé – dans un tel chef-d’œuvre de finesse et de sensibilité.</p>
<p>Enfin, il faut souligner la qualité de diction et d’articulation de tous les interprètes, qui rendent chaque syllabe audible. Même si le son, à la première écoute, peut par endroits paraître un peu rude aux oreilles contemporaines, en raison des limites de la technologie de naguère, cette version est à recommander absolument.</p>
<p><em>Evgeni Belov (Eugène Onéguine), Galina Vishnevskaya (Tatiana), Sergei Lemeshev (Lenski), Larissa Avdeyeva (Olga), Ivan Petrov (Grémine), Valentina Petrova (Madame Larina), Evgenia Verbitskaya (la nourrice), Andrei Sokolov (Triquet), Igor Mikhailov (Zaretzky)<br /></em><em>Orchestre et Chœurs du Théâtre du Bolchoï, direction Boris Khaïkin.<br /></em><em>Enregistré en 1955. Melodiya, 1956 / BMG Classics, 1993.</em></p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/dossier/la-discotheque-ideale-de-lart-lyrique/"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="355" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/vers-la-discotheque-ideale-2-1024x355.png" alt="" class="wp-image-207785"/></a></figure>
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		<item>
		<title>CHARPENTIER, Louise – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/charpentier-louise-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 03 Feb 2026 05:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Dans ce qu’il avait qualifié de « roman musical », Gustave Charpentier (1860-1956) présentait en 1900 le tableau d’une jeunesse montmartroise désireuse de s’aimer librement en dépit des interdits sociaux et des préjugés. Plus précisément, il s’agit de l’histoire d’une jeune fille, Louise, voulant s’affranchir de la tutelle parentale et qui n’y parvient qu’au prix &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Dans ce qu’il avait qualifié de « roman musical », Gustave Charpentier (1860-1956) présentait en 1900 le tableau d’une jeunesse montmartroise désireuse de s’aimer librement en dépit des interdits sociaux et des préjugés. Plus précisément, il s’agit de l’histoire d’une jeune fille, Louise, voulant s’affranchir de la tutelle parentale et qui n’y parvient qu’au prix d’un difficile combat contre le chantage affectif de sa mère et d’une rupture douloureuse avec son père.</p>
<p>Le metteur en scène <strong>Christof Loy</strong>, dans une lecture déjà commencée en 2008 à Duisbourg mais renouvelée pour cette production, propose de voir dans ce « roman » (qui à sa création avait fait scandale tout en connaissant le succès) non pas l’histoire d’une émancipation mais celle d’un échec : l’accent est mis sur l’effet délétère des parents toxiques, l’autoritarisme dénué d’empathie de la mère, l’amour possessif et incestueux du père, et la névrose qui en résulte. Ce n’est plus « Zola en musique » (Paul Morand) mais Freud en musique. Ainsi Louise ne vivrait réellement aucun des événements du livret – sa rencontre avec le poète bohème Julien, leur amour réciproque, ses relations avec les ouvrières de l’atelier de couture où elle travaille, son couronnement comme Muse de Montmartre ne seraient que fantasmes consécutifs au traumatisme familial. Ce qui explique que les personnages négatifs de la « réalité » du monde extérieur aient ici la même apparence que les parents de Louise : le Chiffonnier a les traits de son père, la Première d’atelier ceux de sa mère. Tout se déroule en un lieu unique qui s’apparente à l’immense salle d’attente d’un hôpital, dont l’agencement ne varie que pour ébaucher l’esquisse des lieux et rencontres imaginés par Louise.</p>
<pre style="text-align: center;"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Louise_Aix_CL_230-1294x600.jpg" />
© DR</pre>
<p>La fin « ouverte » du livret de Charpentier (dans le texte, on ne sait pas ce qu’il advient de Louise après son départ) autorise certes diverses interprétations, d’autant que le dernier mot revient au père qui, après avoir en vain rappelé sa fille, maudit Paris dans une ultime exclamation. Paris devait d’ailleurs être pour le compositeur, comme il l’écrivait le soir de la création, « une sorte de personnage invisible et présent ». Christof Loy a choisi de ne retenir que le premier adjectif, mais offre tout de même au troisième acte, derrière les hautes fenêtres, un décor de la ville qui finira par disparaître rapidement dans les cintres en même temps que les ballons de la fête. On peut le regretter en pensant aux nombreux rôles illustrant les petits métiers de Montmartre, aux cris de Paris, au folklore bohème. Mais on ne saurait dénier aux choix du metteur en scène une efficacité bouleversante, parfois d’une précision chirurgicale, si l’on ose dire. Ainsi de la confrontation glaçante entre la mère et la fille, des effets produits par les contrastes entre l’agitation générale et la solitude vécue par le personnage, ou encore de l’insertion de ses supposés fantasmes dans le décor général de la salle d’attente oppressante et paralysante, métaphore d’une existence aliénée (scénographie d’<strong>Étienne Pluss</strong>). Dans ce contexte, le jeu des lumières (<strong>Valerio Tiberi</strong>), en épousant les états d’âme ou de conscience de Louise, contribue pour beaucoup à l’émotion qui gagne le public. Ne court-on pas le risque, toutefois, de ne voir en elle qu’une personne malade, incapable de se confronter au monde, dès lors que l’ensemble de l’arc narratif est intégré dans la dimension psychique et pathologique, provoquant une inversion des causes et des effets ?</p>
<p>Elsa Dreisig, que l’on attendait pour cette <em>Louise</em> applaudie au Festival d’Aix l’été dernier, était souffrante lors de la première lyonnaise. C’est la soprano <strong>Gabrielle Philiponet</strong> qui la remplace au pied levé, au sens propre du terme tant son personnage semble sans cesse en partance : son agilité sur scène, dans une mise en scène physiquement très exigeante, est remarquable tout autant que son jeu dramatique poignant. Donnant au rôle toute l’humanité voulue par Gustave Charpentier, sa fragilité naïve, mais aussi l’impétuosité de son amour et l’affirmation de sa volonté de liberté, elle forme avec le robuste et fringant Julien d’<strong>Adam Smith</strong> un couple à la fois paradoxal et complémentaire – lui extraverti, assuré de leur bonheur futur, chantant haut et fort sans souci excessif des nuances mais avec une articulation parfaite et un timbre flatteur, et la séduisant ainsi par cette armure sonore, elle, au chant tout en inflexions subtiles, délicates, tout d’abord effarouchée et menue, se recroquevillant sur un banc ou se jetant dans ses bras. Un couple convaincant aussi par le jeu de la réciprocité et par l’évolution de Louise au cours de l’opéra, dans son statut de partenaire amoureuse inversant l’ordre convenu du désir à la suite de son grand air « Depuis le jour », épreuve parfaitement réussie pour franchir le seuil de l’acte III. On peut savoir gré à Gabrielle Philiponet, qui doit chanter Mimi dans <em>La Bohème</em> à Clermont-Ferrand et à Massy au mois de mars (voir également <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/questionnaire-de-proust-gabrielle-philiponet-la-qualite-que-je-prefere-chez-une-autre-soprano-moi-qui-pensais-etre-la-seule/">ses réponses au Questionnaire de Proust</a> de ce mois de janvier 2026), d’avoir ainsi, dans une parfaite osmose avec ses partenaires, permis à cette représentation d’avoir lieu.</p>
<p>Notre confrère Jean Michel Pennetier avait <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/charpentier-louise-aix-en-provence/">rendu compte de manière détaillée</a>, dans ces colonnes, de la représentation aixoise du 8 juillet 2025. Nous souscrivons à ses commentaires concernant la grande qualité du plateau vocal : toutes et tous seraient à citer en effet. Ajoutons simplement que l’Irma de la soprano <strong>Marianne Croux</strong> offre un beau moment de lyrisme au deuxième tableau de l’acte II, tandis que le ténor <strong>Filipp Varik</strong> donne une interprétation remarquable, vocalement parfaite, du Pape des Fous. La basse <strong>Nicolas Courjal</strong> impressionne en père de Louise par la puissance de sa projection et la clarté de sa diction, tout en assurant avec talent un rôle de composition suscitant le malaise. <strong>Sophie Koch</strong> est parfaite dans le double rôle de la mère et de la première d’atelier.</p>
<p>La salle de l’Opéra de Lyon, avec sa remarquable acoustique, permet évidemment bien mieux que le théâtre de l’Archevêché de percevoir la richesse de la partition de Charpentier, ses nuances, ses subtilités mais aussi ses moments paroxistiques, de même que la spatialisation du son, l’irruption des bruits et des cris de Paris à côté des moments de lyrisme qui suspendent le temps, grâce à l’excellence de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon dirigé avec beaucoup de raffinement et d’expressivité par <strong>Giulio Cilona</strong>. Les Chœurs, préparés par <strong>Benedict Kearns</strong>, sont parfaits, comme à l’accoutumée.</p>
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		<title>J.-S. BACH, Cantates de jeunesse &#8211; Ambronay</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/j-s-bach-cantates-de-jeunesse-ambronay/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 24 Sep 2025 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>L’abbaye d’Ambronay serait-elle fontaine de Jouvence ? À Ambronay ce soir, un public en partie vieillissant – même si tous les âges (Omnes generationes !)  sont représentés – sort ragaillardi d’un concert qui présente trois cantates de jeunesse de Bach, composées en 1707 ou 1708. Avec Sébastien Daucé et son ensemble Correspondances, nous retrouvons en effet un &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>L’abbaye d’Ambronay serait-elle fontaine de Jouvence ? À Ambronay ce soir, un public en partie vieillissant – même si tous les âges (<em>Omnes generationes !</em>)  sont représentés – sort ragaillardi d’un concert qui présente trois cantates de jeunesse de Bach, composées en 1707 ou 1708.</p>
<p>Avec <strong>Sébastien Daucé</strong> et son ensemble <strong>Correspondances</strong>, nous retrouvons en effet un jeune Jean-Sébastien Bach (vingt-deux ans à l’époque), que l’on peut s’imaginer sans la perruque poudrée de rigueur sur les représentations habituelles (et de fait plus tardives), un Jean-Sébastien qui n’est pas encore le « cantor de Leipzig », un Bach d’avant Weimar, pétri de culture musicale allemande, française et italienne, enthousiaste et novateur. Voilà qui apporte un regain de vitalité et d’espoir dans un monde si sombre, et qui transmet un peu de la tranquille énergie du jeune Bach.</p>
<p>Ces cantates pourtant sont complaintes, cris de détresse, chant funèbre, reconnaissance du péché et de la mort – mais elles sont aussi espoir, cris d’allégresse, chant de réjouissance, annonce du salut et célébration de la vie.</p>
<p>Selon une formule éprouvée, le concert se présente comme une pièce en trois parties, un drame en trois actes : le bien nommé « <em>Actus tragicus</em> » (Cantate BWV 106 « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit ») est encadré par la toute première cantate de Jean-Sébastien Bach qui nous soit parvenue (BWV 131 « Aus der Tiefe rufe ich, Herr, zu dir »), plus proche d’un motet par sa structure simple, toute désignée pour ouvrir la soirée, et la cantate très élaborée, composée sur un texte de Luther, que constitue la BWV 4 (« Christ lag in Todesbanden »), faisant une large place au genre du concerto.</p>
<p>De la complexité de cette écriture, on ne perçoit que la beauté, une extraordinaire expressivité et une apparente simplicité en dépit de la richesse de l’instrumentation et de la composition. La direction tout en sobriété de Sébastien Daucé rend tangible l’osmose avec les musiciens et les chanteurs. La sérénité prime sur le tragique, l’accent est mis sur le dialogue, la communication – entre les interprètes et le chef, entre les musiciens, entre les musiciens et les chanteurs – à l’exemple de la basse <strong>Lysandre Châlon</strong> et du hautbois de <strong>Johanne Maître</strong> dans l’<em>Arioso</em> de la première cantate –, entre l’ensemble <strong>Correspondances</strong> et le public. Dans l’<em>Actus tragicus</em>, le halo léger des flûtes à bec (<strong>Lucile Perret</strong>, <strong>Matthieu Bertaud</strong>) et des violes de gambe (<strong>Mathilde Vialle</strong>, <strong>Mathias Ferré</strong>) crée, dans ce prélude qu’est la <em>Sonatina</em>, un climat de douceur – alors même qu’il s’agit d’un chant funèbre – au  sein duquel s’élève le chœur homophone, puis fugué, affirmant, avec une technique impeccable et un phrasé saisissant, la valeur de la vie divine (« Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit »). Le parti pris d’une interprétation sereine, optimiste, de la cantate dite « tragique » fait ressortir aussi la beauté de la simple vie humaine, comme le montre la fin <em>a cappella</em> de la deuxième intervention du chœur, qui se conclut par l’appel de la soprano, la lumineuse <strong>Caroline Weynants</strong> : « Ja, komm, Herr Jesu ! », tandis que le tendre alto de <strong>Blandine de Sansal</strong> enchaîne avec l’aria « In deine Hände… ». La diction des interprètes rend justice à l’importance du texte, soulignant par exemple les occurrences des mots « stille » (« calme, paisible ») et « Schlaf » (« sommeil ») dans l’<em>Arioso</em> et le <em>Choral</em> suivant.</p>
<p>Dans l’économie du concert, conçu comme un déploiement progressif, la cantate « Christ lag in Todesbanden » s’ouvre sur une brillante exécution de la <em>Sinfonia</em> grâce aux violons virtuoses, mais sans extravagance, de <strong>Simon Pierre</strong> et de <strong>Paul Monteiro</strong>, qui donnent à entendre à la fois la connaissance qu’avait Bach de la musique italienne de son temps, et la façon dont il l’a adaptée à son aire culturelle et religieuse. C’est sans doute, dans ce programme, l’œuvre qui comporte le plus de contrastes et d’effets vocaux et instrumentaux : chromatisme appuyé sur le mot « Tod » (« mort ») à plusieurs reprises, figuralisme sur le mot « Würger » (« étrangleur, bourreau »), allégresse absolue dans le duo final, que Caroline Weynants et le ténor <strong>Florian Sievers</strong> savent rendre communicative.</p>
<p>En soulignant la qualité exemplaire de chaque interprète, aux instruments et au chant (chacune et chacun mériterait d’être cité nommément), on signalera encore les remarquables interventions de la basse <strong>René Ramos Premier</strong>, qui allie la puissance sonore et la sensibilité.</p>
<p>Il faut enfin savoir gré à l’organisation du festival d’avoir prévu dans le programme de salle le texte intégral des cantates en version bilingue, permettant au public de suivre le détail des paroles dont on sait l’importance que leur accordait le compositeur.</p>
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		<title>BRITTEN, Peter Grimes – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/britten-peter-grimes-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 14 May 2025 04:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Le premier opéra de Benjamin Britten, créé voici quatre-vingts ans au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, est donné à l’Opéra de Lyon dans la mise en scène bouleversante que Christof Loy avait conçue pour Vienne en 2015 (reprise en 2021). Rappelons que le livret s’inspire d’un poème de Crabbe largement modifié, dans lequel un &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Le premier opéra de Benjamin Britten, créé voici quatre-vingts ans au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, est donné à l’Opéra de Lyon dans la mise en scène bouleversante que <strong>Christof Loy</strong> avait conçue pour Vienne en 2015 (reprise en 2021). Rappelons que le livret s’inspire d’un poème de Crabbe largement modifié, dans lequel un pêcheur solitaire est soupçonné de violences avec ses apprentis ; la mort accidentelle de l’un d’eux, puis d’un autre, suscite contre lui le ressentiment et la haine de tout le village ou presque, jusqu’à l’issue tragique de son suicide contraint.</p>
<p>Sans barque, sans voiles et sans filets de pêche, sans perspective sur la mer ni sur le paysage côtier, ce <em>Peter Grimes</em> est entièrement voué à la représentation visuelle d’un huis-clos étouffant dans lequel se débattent, comme des insectes pris au piège, les habitants du Borough. Les murs sombres contiennent les rancœurs et les frustrations qui se reportent sur le personnage fascinant du marginal, inquiétant et séduisant à la fois, et révèlent les failles psychiques et éthiques des villageois, ainsi que l’existence d’autres formes de marginalité soucieuses de se donner l’apparence de la morale et de la dignité. La sobriété de ce décor minimaliste laisse pleinement ouvert le champ de la musicalité – orchestre et voix.</p>
<p>La figuration d’un rivage au sol, à l’avant-scène, suggère que la mer se trouve du côté de la salle : la fosse est un gouffre d’où sortent les sons et les mouvements de la houle, les mugissements des flots et le fracas de la tempête. Sur le proscenium, à jardin et de biais, un lit, sur lequel dort Peter Grimes avant le lever du rideau, accueillera durant les trois actes plusieurs personnages, comme un refuge et un espace intermédiaire, voire transitionnel, un tiers-lieu propice aux espoirs, aux rêves ou aux tentatives de consolation. Dans le Prologue de l’opéra, premier choc, cet espace intime (qui remplace la salle d’audience des indications scéniques) est livré à l’intrusion des habitants et de l’homme de loi qui traquent puis éblouissent Peter Grimes avec leurs lampes torches. La scénographie (<strong>Johannes Leiacker</strong>) propose par la suite de véritables tableaux vivants dans lesquels l’austérité du décor est nuancée par des jeux de lumières (<strong>Bernd Purkrabek</strong>) aux tonalités changeantes et des couleurs de costumes (<strong>Judith Weihrauch</strong>) particulièrement contrastés.</p>
<p>Le plateau est dominé par le rayonnement vocal et scénique de l’interprète du rôle-titre, le ténor américain d’origine sri-lankaise <strong>Sean Panikkar</strong>, Peter Grimes athlétique et sensible, doté d&rsquo;une émission puissante et souple à la fois. Sa voix séduit par la pureté du timbre, par un sens des nuances et une projection exemplaires, qui lui permettent de rendre audibles et touchants les passages les plus confidentiels, d’émouvoir par son lyrisme – dès le magnifique duo <em>a cappella</em> du premier acte avec Ellen (« There’ll be new shoals to catch ») ou encore dans son air « Now the Great Bear and Pleiades… », de bouleverser par son désespoir (« What harbour schelters place ») ou sa colère à l’acte II (« Go there ! »), ses visions oniriques ou sa folie passagère. La soprano irlandaise <strong>Sinéad Campbell-Wallace</strong> donne à la veuve Ellen Orford l’apparence stricte de l’institutrice, soulignée par le tailleur gris qui distingue sa fonction du statut de pêcheur de Peter Grimes, vêtu la majeure partie du temps d’un pantalon de toile et d’un simple débardeur – mais aussi par une certaine raideur sensible dans l’attitude comme dans la voix. Son intervention en faveur du réprouvé s’accompagne cependant d’effusions qui tempèrent et humanisent son personnage, en dépit des soupçons qui finissent par la contaminer. Elle aussi révèle la vaillance vocale et la technique impeccable nécessaires au rôle, l’autorité sonore mais également la tendresse indispensable pour déployer toute la beauté de son air du troisième acte, « Embroidery in childhood was a luxury of idleness ».</p>
<p>Le personnage ambivalent du capitaine Balstrode, retraité de la marine marchande, présenté ici comme possible amant de Peter Grimes, est physiquement séduit par John, l’apprenti, rôle muet qu’interprète le danseur <strong>Yannick Bosc</strong>. Reprenant <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/embarquement-immediat/">à Lyon le rôle qu’il y tenait en 2014 dans la mise en scène de Yoshi Oida</a>, <strong>Andrew Foster-Williams</strong> démontre les mêmes qualités vocales, restées intactes. Son interprétation est nécessairement différente dans ce contexte, où il apparaît souvent en retrait, et même parfois dos au public – sauf pour une étreinte passionnée mais fugace avec John –, ou bien, assis sur le lit de l’avant-scène, comme prenant le public à témoin de la lecture proposée par Christoph Loy, déclarant dans un entretien de 2021 inséré dans le programme de salle, que, pour lui, « Peter Grimes est homosexuel » – une  piste d’interprétation (parfois proposée, parfois contestée) et une composante parmi d’autres dans cette réflexion sur la fabrique des marginaux.</p>
<pre style="text-align: center;"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2025_PeterGrimes_GcAgathePoupeney_HD_045-1294x600.jpg" alt="" />© Agathe Poupeney</pre>
<p>Dans le reste de la distribution, la mezzo-soprano <strong>Carol García</strong> s’illustre par une aisance scénique et une ampleur vocale qui font de cette propriétaire de la taverne du Sanglier une Auntie (Tantine) de caractère, à vocation comique, tandis que <strong>Katarina Dalayman</strong> donne au personnage de Mrs Sedley, la veuve désœuvrée et commère, une allure un peu désinvolte, dans un registre plus léger que tragique ; et sans doute lui manquait-il, le soir de la première, un peu de volume sonore pour s’affirmer dans ce rôle. Les deux nièces, les sopranos <strong>Eva Langeland Gjerde</strong> et <strong>Giulia Scopelliti</strong> (toutes deux solistes du Lyon Opéra Studio) sont scéniquement irrésistibles et vocalement remarquables dans le grand quatuor féminin de l’acte II.</p>
<p>Du côté des hommes, les rôles sont bien investis, avec une mention spéciale à <strong>Lukas Jakobski</strong> qui prête au charretier Hobson sa basse imposante et témoigne d’un sens frappant du rythme (musical et théâtral), et à <strong>Filip Varik</strong> (du Lyon Opéra Studio) qui confère au pêcheur Bob Boles, zélé méthodiste, le fanatisme grotesque du personnage, qu’il souligne dans sa diction comme dans sa gestuelle. Le Swallow de <strong>Thomas Faulkner</strong> mériterait une meilleure articulation pour rendre plus crédible le personnage du maire et juge, et <strong>Alexander de Jong</strong>, qui maîtrise parfaitement le rôle de l&rsquo;apothicaire Ned Keene, pourrait entamer de manière plus entraînante, avec un phrasé davantage marqué et plus de volume sonore la chanson populaire « Old Joe has gone fishing ».</p>
<p>La mer, élément essentiel de cet opéra, puisque Britten disait avoir voulu exprimer « les rigueurs de la lutte perpétuelle menée par les hommes et les femmes » qui dépendent d’elle, est tout entière dans la musique. On mesure dès lors la pertinence de la proposition scénique qui fait de la fosse le lieu du ressac et, au-delà, du large : elle est ce gouffre insondable agité de tourbillons, et aussi le lieu d’une promesse de pêche (et donc d’un avenir meilleur), dans lequel cependant la tempête se déchaîne et les apprentis meurent. La direction magistrale de <strong>Wayne Marshall</strong>, d’une rare sensibilité et d’un dynamisme saisissant, donne vie à ces diverses dimensions, mettant en évidence toute la palette des nuances instrumentales et la richesse des timbres, avec une maîtrise des modifications d’intensité sonore capable de transporter, d’envoûter ou de clouer sur place. L’<strong>Orchestre de l’Opéra de Lyon</strong>, tout comme les <strong>Chœurs de l’Opéra de Lyon</strong> préparés par Benedict Kearns, font entendre l’éclectisme musical (dans le sens le plus positif du terme) de la composition de Britten, particulièrement apte à figurer de manière sonore l’ambiguïté et la versatilité de la mer. Les <em>tempi</em>, les respirations, les choix interprétatifs, la répartition des masses sonores soulignent à quel point le compositeur fait cohabiter les parties consonantes avec diverses dissonances, un style que l’on pourrait parfois qualifier de néoclassique avec des rythmes empruntés au jazz mais aussi aux chants populaires, des références à la musique baroque ou classique avec des réminiscences de la musique romantique et de la tradition opératique.</p>
<p>Le spectacle dans son ensemble est donc une incontestable réussite, marquée par ce silence éloquent – devenu rare à l’opéra – de plusieurs secondes après les derniers accords, précédant de longs applaudissements et de nombreux rappels.</p>
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		<title>ROSSINI, Il Turco in Italia – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/rossini-il-turco-in-italia-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 15 Dec 2024 05:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Plaisant, drôle et bien enlevé, mais aussi profond, grave et par moments émouvant, ce Turc en Italie bénéficie à la fois de la baguette expérimentée de Giacomo Sagripanti et d’une mise en scène à la hauteur de sa création in loco puisque, curieusement, cet opéra de Rossini n’avait jamais encore été représenté sur la scène &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Plaisant, drôle et bien enlevé, mais aussi profond, grave et par moments émouvant, ce <em>Turc en Italie</em> bénéficie à la fois de la baguette expérimentée de <strong>Giacomo Sagripanti</strong> et d’une mise en scène à la hauteur de sa création <em>in loco</em> puisque, curieusement, cet opéra de Rossini n’avait jamais encore été représenté sur la scène lyonnaise. Donné en juin 2023 à Madrid dans le cadre d’une coproduction avec le Teatro Real, le spectacle avait déjà suscité dans ces colonnes <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/rossini-il-turco-in-italia-madrid/">les éloges de Yannick Boussaert</a>, auxquels nous souscrivons sans réserve.</p>
<p>L’entrée au répertoire local de cette œuvre majeure de Rossini – qui a longtemps pâti de sa situation chronologiquement coincée entre <em>L’Italienne à Alger</em> et <em>Le Barbier de Séville</em> – rattrape avec bonheur <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/zapping/un-jour-une-creation-14-aout-1814-le-turc-echoue-en-italie/">un retard de 210 ans</a>. Par la magie des voix et de la musique en premier lieu, bien sûr, avec tout le brio rythmique, la finesse instrumentale et toute la verve musicale du compositeur si remarquablement servis par l’<strong>Orchestre de l’Opéra de Lyon</strong> ; mais aussi par la virtuosité de la mise en scène inventive et malicieuse de <strong>Laurent Pelly</strong>, qui tire habilement parti de la mise en abyme proposée par le livret. L’intrigue, plutôt simple mais démesurément étirée, ne se contente pas, en effet, de présenter la quête du grand amour par Fiorilla, une jeune femme qui, près de Naples, s’ennuie en ménage. Elle ne se limite pas non plus à décrire ses rapports contrastés avec Geronio, son vieux barbon de mari et avec Narciso, son sigisbée qui aspire à être davantage qu’un chevalier servant, puis sa rencontre avec le beau Sélim venu de Turquie, coup de foudre sans lendemain puisque le Turc retrouve en Italie celle qu’il aimait, Zaida, fausse bohémienne mais vraie amoureuse, répudiée naguère sur la foi de fausses accusations d’infidélité. L’originalité du livret ne repose pas sur ces poncifs éprouvés de la comédie en général et de l’opéra bouffe en particulier, mais sur la présence du Poète, tour à tour narrateur de l’histoire et acteur qui intervient dans le cours de l’intrigue. Véritable réflexion sur l’art du librettiste, sur les conditions de création d’une œuvre, et sur celles du renouvellement d’un genre, <em>Le Turc en Italie</em> permet souvent de rire au premier degré, mais aussi, à d’autres niveaux de lecture, de sourire et de percevoir le regard critique porté sur l’apparente résorption ou répression des tentatives de transgression.</p>
<p>Avec le talent qu’on lui connaît (comme dernièrement à Lyon avec le <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/offenbach-barbe-bleue-lyon/"><em>Barbe-Bleue</em> d’Offenbach</a>), Laurent Pelly a eu cette fois recours à l’univers du roman-photo – qui, aujourd’hui, paraît à beaucoup tout aussi désuet que celui de l’opéra bouffe, permettant un double décalage particulièrement efficace. Si en la matière on songe en France à <em>Nous Deux</em>, « le magazine du bonheur » né au début des années 50 du vingtième siècle, il ne faut pas oublier que le roman-photo – tout comme l’opéra – est une invention italienne (le <em>fotoromanzo</em> naît en 1947). Par ailleurs, la redécouverte du <em>Turc en Italie</em> après son long oubli date précisément des années 50. Nous voici donc devant des pages géantes de <em>Carina</em> aux images et intrigues aussi stéréotypées (« Non posso amarti », « Il mio destino sei tu ») que le pavillon de banlieue devant lequel Fiorilla feuillette les magazines qui la font rêver. Le Poète qui habite la maison voisine s’empresse de transcrire sur sa machine à écrire les disputes de Fiorilla et de Geronio avant d’intervenir lui-même pour corser l’histoire. Tout s’enchaîne ensuite en suivant plus ou moins selon les impulsions d’un auteur qui se veut démiurge mais finit par être dépassé par une histoire qui le laissera insatisfait, et comme surpris par un retour à la situation initiale au terme d’un divertissement aussi loufoque que vain. Il faut saluer la réussite de ce parallèle entre un opéra qui semble ne pas vouloir s’arrêter (le livret souffre d’un sérieux problème de découpage dramatique) et un genre qui par définition se prolonge sans cesse, en raison certes de la forme du roman-feuilleton, et surtout parce que l’essentiel n’y est pas l’originalité d’un récit novateur mais le plaisir de ressasser <em>ad nauseam</em> les mêmes clichés et stéréotypes à valeur de refuge sentimental. Des cadres descendent des cintres pour devenir vignettes du roman-photo qui s’élabore sous nos yeux, combinant la présence des chanteurs, de photos et de phylactères affichant leurs propos ou leurs pensées, dans une scénographie très réussie de <strong>Chantal Thomas</strong>, astucieuse, amusante, satirique et pourtant non dépourvue de poésie.</p>
<pre style="text-align: center;"><img decoding="async" class="" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2024_LeTurcenItalie_GcPaulBourdrel_HD_023-1294x600.jpg" alt="" width="755" height="350" />
©Paul Bourdrel</pre>
<p>De la distribution vocale de Madrid ne demeure que l’impressionnant Selim d’<strong>Adrian Sâmpetrean</strong>, dont la séduction vocale et la plastique avantageuse s’accompagnent d’une présence scénique époustouflante, depuis son arrivée à la proue d’un navire (figuré par la tranche inclinée d’un volume géant de roman-photo) jusqu’à la chorégraphie trépidante de la fuite finale, en passant par diverses acrobaties, comme dans le duo « D’un bel uso di Turchia » qu’il chante juché sur un haut tabouret. La profondeur de la voix, le timbre envoûtant de la basse et la vélocité du chant contrastent avec les poses dramatiques ou hiératiques dans lesquelles se fige le chanteur. Remarquable actrice, virevoltante ou enamourée, la soprano espagnole <strong>Sara Blanch</strong> donne beaucoup d’elle-même dans le rôle de Fiorilla qu’elle joue avec conviction : si la voix semble au début manquer un peu de corps et de projection, elle révèle au cours du spectacle toute une palette de nuances et une maîtrise confondante des vocalises – et convainc entièrement dans les moments qui se teintent de tragique (ainsi l’air « Squallida veste e bruna »). Remarquable acteur également, <strong>Renato Girolami</strong>, entendu en 2017 à Lyon en <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/la-cenerentola-lyon-angelina-au-pays-des-merveilles/">Don Magnifico dans <em>La Cenerentola</em></a>, est un Don Geronio aussi burlesque et étriqué dans ses comportements, comme le veut son rôle, que généreux dans son souffle et sa projection, se jouant des difficultés du chant rossinien, réalisant des prouesses dans son duo avec Selim traité à la manière d’un concours de virtuosité vocale. Le Don Narciso d’<strong>Alasdair Kent</strong> répond parfaitement aux exigences scéniques du rôle et remplit honorablement sa tâche sur le plan vocal, malgré quelques limites dans les aigus, souvent un peu serrés. Le timbre flatteur de la mezzo-soprano <strong>Jenny Anne Flory</strong>, soliste du Lyon Opéra Studio (entendue en Margret à <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/berg-wozzeck-lyon/">Lyon dans <em>Wozzeck</em> en octobre dernier)</a>, est très prometteur. Elle donne au personnage de Zaida une présence solide et convaincante, qui pourrait se faire parfois plus sonore et affirmée. <strong>Filipp Varik</strong>, le ténor qui interprétait le Fou dans le même <em>Wozzeck</em>, opère ici une reconversion parfaite, en Albazar bien chantant et bondissant. C’est <strong>Florian Sempey</strong> enfin qui interprète de manière magistrale Prosdocimo, le Poète, semblant sortir du lit, décoiffé, en peignoir vert et pantoufles, tout ensemble hagard et inspiré, instigateur et commentateur passionné, puis désillusionné, des péripéties dramatiques – configuration dans laquelle certains ont voulu voir une dimension pré-pirandellienne.</p>
<p>Comme toujours, les <strong>Chœurs de l’Opéra de Lyon</strong>, préparés par <strong>Benedict Kearns</strong>, sont impeccables dans leurs interventions vocales et dans la précision des ensembles et tableaux qu’ils composent en ponctuant divers moments clés de l’œuvre, comme, entre autres, la scène du bal masqué à l’acte II, présentant une démultiplication à l’infini du couple Fiorilla-Selim – belle métaphore du vertige grisant mais cruel des illusions et faux-semblants.</p>
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		<title>BERG, Wozzeck – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/berg-wozzeck-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 06 Oct 2024 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Toute représentation de Wozzeck est un choc : choc musical autant que théâtral, choc psychologique. Souvent qualifiée de véritable « coup de poing », l’œuvre est  d’une concision brutale, qui ne peut laisser personne indifférent. Pour le spectacle d’ouverture de la saison 2024-2025, le directeur de l’opéra de Lyon, Richard Brunel, propose sa propre mise en scène de &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Toute représentation de <em>Wozzeck</em> est un choc : choc musical autant que théâtral, choc psychologique. Souvent qualifiée de véritable « coup de poing », l’œuvre est  d’une concision brutale, qui ne peut laisser personne indifférent.</p>
<p>Pour le spectacle d’ouverture de la saison 2024-2025, le directeur de l’opéra de Lyon, <strong>Richard Brunel</strong>, propose sa propre mise en scène de ce chef-d’œuvre créé il y a un siècle à Berlin, dans un geste audacieux. Cet opéra, réputé difficile en raison de son écriture qui suspend la tonalité tout en maintenant des passages résolument tonaux, surprend aujourd’hui encore l’oreille de l’auditeur non prévenu. C’est que l’opéra d’Alban Berg a été conçu lors de la découverte par le compositeur, au début du XXe siècle, de l’œuvre posthume de Georg Büchner, cet immense auteur allemand mort très jeune, dont le réalisme social, d’une puissance sans précédent, a semblé à Berg contemporain alors qu’il datait déjà de près d’un siècle. C’est dire la capacité de l’œuvre à traverser le temps, à se réactualiser sans cesse, à être perçue au gré des visions du monde qui se succèdent.</p>
<p>C’est dire aussi la persistance des inégalités, des injustices, du déterminisme social, qui font que l’on peut adhérer aujourd’hui à la transposition opérée dans cette proposition scénique : ici, contrairement à ce que nous dit le livret, Wozzeck n’est pas un soldat que l’on découvre au début de l’opéra en train de raser son capitaine, dans un décor plus ou moins daté. C’est un pauvre diable d’aujourd’hui, sans le sou, qui fait tout pour décrocher une place dans une sorte de casting de volontaires prêts à se soumettre contre rémunération à des expériences médicales, un homme qui devient cobaye pour nourrir celle qu’il aime et leur enfant. La violence des conditions de sa survie, l’ébranlement de sa raison et le contraste entre les idéaux et la misère sont ici moins représentés par le monde militaire (pas de chambrée des gardes, pas de soldats endormis pour le chant à bouche fermée de l’acte II) que par la toute-puissance tyrannique de la science médicale, dégradant l’individu et le soumettant à une constante surveillance.</p>
<pre style="text-align: center;"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Wozzeck4G%E2%94%AC%C2%AEJeanLouisFernandez-011-1294x600.jpg" alt="" />® Jean-Louis Fernandez</pre>
<p>Si l’on est parfois surpris (notamment par les modifications concernant les lieux – par exemple : le meurtre de Marie n’est pas commis au bord d’un étang, la fin délivre visuellement un message différent des indications du livret), tout paraît d’une parfaite cohérence. L’attention portée au texte, en dépit de l’abandon de nombre d’indications scéniques, est l’une des réussites de ces choix : on ne ressent jamais de rupture ou de contradiction entre ce qui est dit, chanté et ce qui est représenté. Le programme de salle présente d’ailleurs l’argument selon la vision renouvelée du metteur en scène, évacuant ainsi, pour qui l’aura lu avant le début de la représentation, les sempiternelles interrogations sur l’absence de « fidélité » au livret lorsque le résumé de l’œuvre ne prend pas en compte les intentions de mise en scène.</p>
<p>Le spectacle est d’une richesse qui rend justice à la densité du texte comme de la composition musicale. On en retiendra d’abord la fluidité et le rythme effréné, traduisant la précipitation et l’angoisse, l’accélération qui ébranle la raison, tant dans les mouvements des chanteurs et acteurs que dans l’exécution musicale sous la baguette de <strong>Daniele Rustioni</strong>. Le chef lyonnais adopte des tempi qui donnent le tournis, un vertige semblable à celui qu’exprime le Wozzeck débonnaire et tragique incarné par le baryton <strong>Stéphane Degout</strong>, tour à tour rêveur et agité, tendre et violent, dont on admire une fois de plus le sens des nuances, notamment lorsqu’il prononce l’une des phrases clés : « L’être humain est un abîme, on est pris de vertige lorsqu’on regarde à l’intérieur ». L’amplitude de la voix est ici au service de ce contraste entre les mots qui se bousculent (dès le début) et la douceur lyrique des passages réflexifs ou hallucinés (qui parfois se recoupent) – douceur incongrue au sein d’une humanité bruyante et grossière parfaitement suggérée par le Tambour-major de <strong>Robert Watson</strong>, tandis que l’Orchestre de l’Opéra de Lyon donne aux thèmes récurrents toute la clarté voulue, avec une présence palpable des vents, et une force expressive particulière dans les cuivres et les cordes basses, qui font proprement frissonner.</p>
<p>Le choix de présenter ces scènes comme autant de fragments qui se succèdent est davantage un retour à la pièce de Büchner telle qu’elle a été retrouvée, que la stricte illustration de la forme close conçue par Alban Berg (trois actes comptant chacun cinq scènes). Au sein de l’immense espace gris de la scène comme lieu d’expérimentation, dans lequel un immense robot suspendu aux cintres personnifie la lampe médicale, comme dotée d’une existence propre et d’un regard auquel nul ne peut se soustraire, se succèdent des compartiments mobiles, sortes de wagons dans le grand train de la vie – ou le manège de l’absurde –, comme des mobilhomes, des maisons de fortune où il est difficile de s’isoler des regards extérieurs. Dans un remarquable équilibre entre la musique et la scénographie d’<strong>Étienne Pluss</strong>, on perçoit la beauté (trop ?) fugace de certains passages comme la prière de Marie ou l’Interlude en ré mineur de l’acte III. On peut être plus réservé sur le tempo choisi pour la scène du cabaret, qui laisse peu de place au lyrisme et à la musicalité, même caricaturés.</p>
<pre style="text-align: center;"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Wozzeck3PG%E2%94%AC%C2%AEJeanLouisFernandez-012-1294x600.jpg" alt="" />® Jean-Louis Fernandez</pre>
<p>Stéphane Degout rayonne vocalement, avec un art consommé de la diction allemande, tout en jouant avec talent la maladresse physique, faisant de ce Wozzeck un personnage attachant et profondément émouvant, avant d’en suggérer – plutôt que d’en révéler – la noirceur criminelle. À ses côtés, <strong>Ambur Braid</strong> donne à Marie une présence vocale impressionnante, jouant sur l’opposition entre le caractère extraverti du personnage et la dimension introvertie de Wozzeck, se jouant des difficultés de la partition. On regrettera simplement que le lyrisme du début de l’acte III soit un peu gommé au profit de la projection vocale, dans un passage qui devrait précisément, nous semble-il, exprimer tendresse et humanité.</p>
<p>Le ténor autrichien <strong>Thomas Ebenstein</strong> est un Capitaine d’une précision métronomique, comme il sied à son rôle, doté d’une rare clarté d’élocution, et dont les aigus témoignent d’une aisance parfaite. C’est lui qui domine l’ensemble des rôles « négatifs ». La basse anglaise <strong>Thomas Faulkner</strong>, incarnant le Docteur, maître d’œuvre du système à la « Truman show » qui est présenté ici, a semblé le soir de la première moins à l’aise et peu sonore, comme bousculé parfois par le tempo adopté. Le ténor <strong>Robert Lewis</strong> incarne un Andrès de très bonne facture, doté d’une voix claire et d’une excellente projection, tandis que la mezzo-soprano <strong>Jenny Anne Flory </strong>s’acquitte honorablement de son rôle en Margret. Le Fou de <strong>Philip Varik</strong> donne lieu une interprétation haute en couleurs et vocalement très réussie. Les chœurs, comme toujours, sont excellents dans leur incarnation vocale d’un collectif angoissant.</p>
<p><strong>Hugo Santos</strong> et <strong>Alexander de Jong</strong>, incarnant respectivement le Premier et le Second artisan à l’acte II de manière très convaincante – voix de basse un peu sourde pour le premier, qui « fonctionne » bien ici, et baryton plus sonore et compréhensible pour le second – sont présents tout au long de la pièce, sous les traits de deux personnages ajoutés ici, un prêtre et un ministre, qui assistent aux différents étapes du recrutement des volontaires et des expérimentations. Faire des deux ivrognes un prêtre et un ministre est un choix discutable : on perd l’idée d’une philosophie de cabaret liée au portrait de deux anonymes au profit d’une imagerie un peu convenue, quoique tristement d’actualité (les turpitudes des prétendus garants de la morale et de l’autorité de l’Église et de l’État). Mais répétons-le : l’ensemble de cette production fait preuve d’une cohérence parfaite, en écho à celle de la construction musicale, dans un mouvement qui emporte tout et suscite émotion et questionnements, comme le souhaitait Berg autant que Büchner.</p>
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		<title>BERLIOZ, Béatrice et Bénédict – Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/berlioz-beatrice-et-benedict-lyon/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 21 May 2024 05:18:23 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Transposition allégée de Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado About Nothing) de Shakespeare, Béatrice et Bénédict est une œuvre plaisante, plus musicale que théâtrale, riche surtout d’enchantements orchestraux et de finesse instrumentale. Berlioz n’a pas choisi sans raison une pièce qui se termine sur les mots « En avant les flûtes ! » (Bénédict) et qui est la &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Transposition allégée de <em>Beaucoup de bruit pour rien</em> (<em>Much Ado About Nothing</em>) de Shakespeare, <em>Béatrice et Bénédict</em> est une œuvre plaisante, plus musicale que théâtrale, riche surtout d’enchantements orchestraux et de finesse instrumentale. Berlioz n’a pas choisi sans raison une pièce qui se termine sur les mots « En avant les flûtes ! » (Bénédict) et qui est la seule dans le théâtre de Shakespeare à se clore sur une danse générale. Rien de véritablement dramatique, et donc, serait-on tenté d’ajouter, rien d’opératique dans ce livret qui élimine ce qui faisait l’enjeu essentiel de la pièce de Shakespeare – une réflexion sur l’usage du verbe et sur les conventions sociales, sur l’amour, la mort, l’engagement, l’amitié aussi. Le primat est ici donné à la musique, par moments parodique mais la plupart du temps raffinée, souvent onirique, qui donne de la profondeur à un texte apparaissant principalement comme un aimable badinage, un marivaudage qui peine parfois à susciter l’intérêt.</p>
<p>La représentation lyonnaise de ce mois de mai ne fait pas exception à la règle. Mais elle bénéficie d’une distribution vocale équilibrée, convaincante par la fraîcheur, le dynamisme et la juvénilité de ses interprètes principaux.</p>
<p>La mezzo-soprano italienne <strong>Cecilia Molinari</strong> donne à Béatrice les accents moqueurs exigés par le rôle avant de révéler toute la souplesse de sa voix dans les moments intimes et les confidences (en particulier, outre le <em>Nocturne</em>, l’air « Dieu ! que viens-je d’entendre ? »), tandis que le ténor gallois <strong>Robert Lewis</strong> campe un Benedict bravache, brillant (air « Ah ! je vais l’aimer »), émouvant dans le duo final. À la soprano <strong>Giulia Scopelliti</strong> revient le mérite de rendre attachant et crédible le personnage de Héro, dès son premier air (« Je vais le voir ») où elle se joue des difficultés de la partition, avec une belle projection. Ursule est incarnée par la mezzo-soprano <strong>Thandiswa Mpongwana</strong>, à la voix ronde et au timbre chaleureux. On ne peut dire que du bien du baryton <strong>Pawel Trojak</strong> (Claudio), de la basse-baryton <strong>Pete Thanapat</strong> (Don Pedro) et du baryton <strong>Ivan Thirion</strong> (Somarone). Il restera pour la plupart d’entre eux à améliorer encore la prononciation et la diction du français, qui sont toutefois parfaitement acceptables. Une bonne part de ces artistes appartient au Lyon Opera Studio, dont il faut redire ici l’excellence, terme qui vaut aussi pour les <strong>Chœurs de l’Opéra de Lyon</strong>, préparés par <strong>Benedict Kearns</strong>.</p>
<p>La direction du chef allemand <strong>Johannes Debus</strong> fait ressortir avec éclat les contrastes entre le comique bruyant des pastiches divers (ces « charges musicales » évoquées par Berlioz dans sa correspondance) – que ce soit dans les inflexions martiales du chœur initial (« Le More est en fuite !) ou dans l’« Épithalame grotesque » –, et la dimension allègre et bondissante du début de l’ouverture, dont l’inspiration se situe du côté du <em>Songe d’une nuit d’été</em> et qui se poursuit comme un poème symphonique, ou les accents lyriques et solennels de la Sicilienne. L’<strong>Orchestre de l’Opéra National de Lyon</strong> fait une belle démonstration de la richesse de ses timbres, culminant dans le <em>Nocturne</em> qui, bien que situé à la fin de l’acte I, est ici déplacé après l’entracte (sans que la raison de ce redécoupage n’apparaisse clairement). Ce qui a pour résultat de faire s’enchaîner le duo de la scène 16 (« Vous soupirez, madame ! »), la Sicilienne et la chanson à boire (« Le vin de Syracuse accuse… ») qui lorgne du côté d’Offenbach, avec ses trompettes et guitares.</p>
<p>La mise en scène de <strong>Damiano Michieletto</strong>, préparée en 2020 et qui avait été donnée alors à huis clos en raison de la pandémie, propose une alternance entre deux décors (de <strong>Paolo Fantin)</strong> : &#8211; une salle uniformément blanche peuplée de micros, dans laquelle le chœur, coiffé de casques audio, se soumet aux injonctions de Somarone (ce personnage caricatural de maître de chapelle inventé par Berlioz), devenu ici l’ordonnateur – bruyant et gesticulant – d’une machination consistant à épier et à enregistrer, sur des bandes magnétiques, les propos de Béatrice et Bénédict ; – et une jungle luxuriante dans laquelle évoluent, à la fin du I et au début du II, aux côtés d’un chimpanzé déjà apparu plus tôt dans le studio d’enregistrement (et dont la présence énigmatique renvoie peut-être à la mascarade et à la farce voulues par Berlioz), une femme et un homme nus. Ces derniers illustrent de manière démonstrative l’innocence première des êtres de nature – par opposition à la corruption des courtisans – et la thématique de la virginité (si importante dans la pièce de Shakespeare, mais complètement absente du livret de Berlioz). Des effets plus ou moins spectaculaires s’y ajoutent : entre autres, dans l’acte I un lit vertical donnant l’illusion d’une vue en plongée sur les amoureux faussement ennemis, une faille s’ouvrant plus tard, après la découpe du lit en deux parties, au milieu du plateau ; dans l’acte II le basculement du plateau abritant la jungle, se transformant en grille emprisonnant les êtres de nature, des traits lumineux à l’avant-plan révélant progressivement des lettres capitales qui donneront à lire, à la fin, « Bénédict, l’homme marié ».</p>
<p>Les images sont souvent belles, quoique en partie déconnectées de l’intrigue, comme sont visuellement réussis les effets de lumière (<strong>Alessandro Carletti</strong>) et l’apparition des éléments descendant des cintres (la robe de mariée) ou présentés à l’avant-scène (les papillons, puis leurs cages – symboles appuyés que redouble l’ascension finale de deux caissons de verre dans lesquels réapparaissent à la fin, enfermés, les Adam et Ève désormais contraints dans des vêtements de cérémonie). On en retire l’impression d’une mise en scène disparate, parfois sensible, parfois tapageuse, peut-être à l’image d’une œuvre qui assemble des éléments à première vue contradictoires : le cynisme et le romantisme, la farce et la finesse, le bruit et l’harmonie.</p>
<p>Si la présence sonore et visuelle de Somarone est excessivement soulignée, notamment par des modifications apportées au texte et destinées peut-être à rendre justice au titre de la source (« Beaucoup de bruit pour rien »), la dimension intimiste des duos est respectée. Les dialogues parlés, amplifiés par des micros ostensiblement utilisés, ont pour fonction de rompre toute illusion dramatique et de rappeler que tout n’est ici que mise en scène. L’intention parodique est évidente, même si elle laisse <em>in fine</em> un goût amer, et se fonde sur une accumulation de clichés et de poncifs divers affichés comme tels. Des simagrées du chimpanzé à celles des personnages, en passant par les effets spéciaux et l’agitation qui peuple le plateau, tout concourt à faire de l’œuvre le spectacle d’un cirque.</p>
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		<title>Fidélio &#8211; Si l’opéra m’était dessiné… (Guy Delvaux &#8211; Antonio Ferrara)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/fidelio-si-lopera-metait-dessine-guy-delvaux-antonio-ferrara/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 09 May 2024 00:29:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Transposition talentueuse, dans l’univers de la bande dessinée, de l’unique opéra de Beethoven, ce Fidélio (avec un accent aigu) est le quatrième volume d’une entreprise séduisante et ambitieuse. Après Thaïs, Alcina et Norma, la collection « Si l’opéra m’était dessiné… », aux éditions Kifadassé (Belgique), s’enrichit d’un titre qui contribuera à rendre plus populaire en &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Transposition talentueuse, dans l’univers de la bande dessinée, de l’unique opéra de Beethoven, ce <em>Fidélio</em> (avec un accent aigu) est le quatrième volume d’une entreprise séduisante et ambitieuse. Après <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/breve/opera-et-bande-dessinee-vers-un-mariage-heureux/"><em>Thaïs</em></a>, <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/lopera-autrement-kifadasse-lopera-en-bande-dessinee/"><em>Alcina</em></a> et <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/norma-si-lopera-metait-dessine-norma-la-bd-qui-chante/"><em>Norma</em></a>, la collection « Si l’opéra m’était dessiné… », aux éditions Kifadassé (Belgique), s’enrichit d’un titre qui contribuera à rendre plus populaire en France une œuvre souvent réputée austère, chantée dans une langue (l’allemand) peu propice à une réception plus approfondie par le grand public (qui trop souvent n’en connaît que le nom). Il faut donc savoir gré aux auteurs de n’avoir pas cédé à la facilité du choix d’un opéra plus connu.</p>
<p>Comme dans les ouvrages précédents, Guy Delvaux se fait le librettiste de cet opéra de dessins, d’encre, de couleurs et de papier. Il tient la gageure de réduire le texte des dialogues et des airs tout en en conservant l’essentiel, dans un découpage doté d’un sens dramatique assuré, qui met en valeur les mots clefs et distingue, dans une traduction alerte et lyrique à la fois, les passages parlés des airs versifiés et rimés.</p>
<p>Grâce à un lettrage élégant et dynamique –  tout en arabesques pour le chant, plus resserré et régulier pour les dialogues parlés –, et par une répartition originale et changeante du texte par rapport à l’image, le dessinateur Antonio Ferrara crée une impression de mobilité remarquable, qui entraîne le lecteur dans le mouvement de l’action tout au long des deux actes.</p>
<p>Peut-on parler de musicalité de la composition picturale ? Prenons l’exemple du début : le passage d’un plan large à un plan rapproché, tout en respectant fidèlement les didascalies du livret original, suggère la succession de l’Ouverture et du premier duo ; l’irruption des premiers phylactères signale le début du chant après la musique orchestrale ; le rythme des cases évoque ensuite les difficultés de communication entre Jaquino et Marcelline, tandis que, peu après, l’épanchement de l’air (n° 2) de Marcelline (« O wär ich schon mir dir vereint ») se confond avec les draps qu’elle étend au vent, non sans que divers éléments de l’arrière-plan ne contribuent à illustrer ses états d’âme et les intonations de son chant.</p>
<p>Les dessins à l’encre de Chine, rehaussés de superbes couleurs aquarellées, magnifient l’architecture de la prison comme les costumes des personnages, mettent en évidence l’expressivité des visages et l’intensité des affects, donnent à voir autant les mouvements et les postures des personnages que l’intimité de leur être. La variété des perspectives devient alors autant spatiale que psychologique.</p>
<p>C’est dans cette capacité à mobiliser diverses dimensions, divers modes d’expression, divers codes sémantiques et graphiques,  que se réalise la transposition de l’opéra dans les deux dimensions de la page. Saluons ainsi la réussite de la représentation du quatuor du I (n° 3) réunissant sur une pleine page les quatre apartés, les deux pages illustrant le duo (n° 8) entre Pizarro et Rocco, la saisissante vision de Florestan au début de l’acte II et la  scène formidable (au sens propre) de l’affrontement entre Pizarro et Léonore (quatuor, n° 14). Est-ce pour rendre cette dernière encore plus admirable que les auteurs lui font opposer ensuite à son agresseur une pierre au lieu du pistolet que prévoit le livret ? Quoi qu’il en soit, le but est atteint dans la mesure où la violence des contrastes suscite l’émotion. Dans un registre opposé, le chœur des prisonniers accédant à l’air libre (« O welche Lust », Finale, n° 10), l’un des sommets de l’opéra en dépit de sa brièveté, aurait pu faire l’objet d’un traitement plus éclatant. Mais le dénouement et l’apothéose conclusive sont traités avec un art consommé de la mise en espace.</p>
<p>À toutes ces qualités, ajoutons celle d’avoir su proposer une introduction qui traduit en images la liste des personnages. Les dessins au crayon, précédant la couleur de l’ouverture et de l’acte I, présentent en pleine page chacun des acteurs de ce drame, dotant les corps et les visages de qualités propres et d’affects visibles : la douleur et la détermination de Léonore contrainte de se travestir, la souffrance de Florestan dans les chaînes – dont le corps érotisé rappelle aussi qu’il est l’objet du désir de Léonore, moteur de l’action –, la rondeur de Rocco, la perversité de Pizarro dissimulée dans une élégance de façade, la maladresse, la jeunesse et la candeur de Jaquino et Marcelline, la prestance et l’autorité de Don Fernando.</p>
<p>Les auteurs ont nommé cet ouvrage « mélodrame graphique », original et astucieux pendant du « <em>graphic novel</em> » (roman graphique) : ce terme ouvert, qualifiant une transcription semblable de toute œuvre dramatique accompagnée de musique, est une belle promesse de titres à venir, que l’on espère nombreux et aussi réussis.</p>
<p>N. B. : Le prochain album annoncé sera consacré à <em>Lakmé</em>.</p>
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		<title>BEETHOVEN, Missa Solemnis – Paris (Philharmonie)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/beethoven-missa-solemnis-paris-philharmonie/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 27 Apr 2024 05:49:35 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Comment dire son émerveillement sans avoir recours à des formules galvaudées, à des expressions mille fois utilisées&#160;? Comme chacun sait, la Missa Solemnis de Beethoven, créée il y a tout juste deux siècles, est « l’Everest de la musique sacrée » &#8211; pour le chef d’orchestre et les interprètes, musiciens et chanteurs. L’auditeur, quant à &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Comment dire son émerveillement sans avoir recours à des formules galvaudées, à des expressions mille fois utilisées&nbsp;? Comme chacun sait, la <em>Missa Solemnis</em> de Beethoven, <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/breve/jeremie-rhorer-et-le-cercle-de-lharmonie-celebrent-les-deux-cents-ans-de-la-missa-solemnis/">créée il y a tout juste deux siècles</a>, est « l’Everest de la musique sacrée » &#8211; pour le chef d’orchestre et les interprètes, musiciens et chanteurs. L’auditeur, quant à lui, assiste à l&rsquo;ascension depuis son fauteuil. Mais voilà qu’il est ce soir sollicité du début à la fin du concert par la ferveur et l’élévation de l’interprétation qui en est donnée par <strong>Jérémie Rhorer</strong> à la tête du Cercle de l’Harmonie et d’un ensemble de chanteurs de premier plan.</p>
<p>On en sort bouleversé, non pas épuisé mais grandi par une expérience unique. Du chef, saluons l’intense concentration et la capacité à allier une éclatante énergie avec un profond recueillement. La précision de la battue, la subtilité des nuances, la mise en valeur des contrastes sont source de plaisir esthétique autant que d’émotion véritable, répondant ainsi à la volonté de Beethoven, notant en exergue du Kyrie : « Venu du cœur – Puisse-t-il retourner – au cœur ! ». Magnifiées par l’acoustique exceptionnelle de la grande salle de la Philharmonie de Paris, les voix entrent et progressent de manière inhabituellement harmonieuse et comme évidente dans ce premier mouvement, qui pourtant paraît si difficultueux dans bien d’autres interprétations. Ici, instruments et voix se fondent, tandis que tout au long de l’œuvre la fusion entre les voix elles-mêmes semble aller de soi.</p>
<p>Les quatre chanteurs solistes, placés derrière l’orchestre, immédiatement devant le chœur, se complètent admirablement : au soprano clair et incisif de <strong>Chen Reiss</strong>, ménageant aussi de beaux effets dans les tenues de notes, répond le mezzo chaleureux et enveloppant de <strong>Varduhi Abrahayan&nbsp;</strong>; la précision et l’articulation impeccable du ténor allemand <strong>Daniel Behle</strong> lui permettent de s’allier aux voix féminines mais aussi de s’en démarquer, tandis que l’ample voix de la basse koweïtienne <strong>Tareq Nazmi</strong> apporte un souffle et une sonorité d’une rare intensité. L’alternance et la correspondance entre individu et collectivité, notions beethovéniennes, sont ainsi manifestes dans leur dynamique. Révélation de la soirée, la <strong>Audi Jugendchorakademie</strong>, chœur de jeunes Allemands fondé en 2007 par le groupe automobile Audi, chante de manière remarquable, précise et homogène, avec un sens époustouflant du verbe, dans la diction, l’expressivité et la projection. Véritable élixir de jouvence, cet ensemble est invité pour la première fois en France par Jérémie Rhorer. (Présent au festival d’Aix-en-Provence le 6 avril dernier, il se produira à nouveau avec le Cercle de l’Harmonie à Ingolstadt le 22 juin.)</p>
<p>La palette des nuances à l’orchestre est d’une richesse inouïe&nbsp;: la houle des cordes, les envolées des bois, les trilles de la flûte (dans l’<em>Incarnatus</em>), la douceur des bassons et des cuivres (trombones et cors sont particulièrement mis en valeur), et bien sûr tout l’art du timbalier… il faudrait pouvoir dire un mot de chacun de ces instrumentistes du <strong>Cercle de l’Harmonie</strong>, tous excellents, illustrant là encore cette dialectique de l’individu et du collectif, si fondamentale dans l’exécution d’une telle œuvre.</p>
<p>Les moments les plus percutants de la partition délivrent assurément le sentiment de la joie si cher aux yeux de Beethoven, que ce soit dans le <em>Gloria</em> ou le <em>Credo</em>, impressionnants de puissance, ou dans les rythmes très marqués du <em>Quoniam</em>, et bien sûr dans l’énergie communicative de la fin de l’<em>Agnus Dei</em>. Mais, quelque brillants et proprement enthousiasmants que soient ces passages, on ne peut se départir, à l’écoute de l’interprétation donnée ce soir, du sentiment que l’essentiel est dans les moments de recueillement auxquels cette jubilation et ces ébranlements nous préparent : le changement de ton du <em>Et incarnatus est</em>, les modifications de sonorité dans la fugue (<em>Et vitam venturi saeculi</em>), surtout la méditation du <em>Sanctus</em> et celle du <em>miserere</em>.</p>
<p>Une grande, très grande interprétation, qui rend manifestes cette articulation entre classicisme et romantisme, mais aussi ce lien entre lyrisme, narration et sens dramatique – comme à l’opéra en quelque sorte – et qui communique de manière universelle émotion et ferveur.</p>
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