Cris et chuchotements

Bach / Berio - Saint-Denis

Par Alexandre Jamar | mar 30 Mai 2017 | Imprimer

Depuis maintenant 50 ans, le Festival de Saint-Denis a toujours été célébré pour sa capacité à redéfinir les frontières entre les genres musicaux : le grand format symphonique y côtoie le jazz, les musiques du monde ou l’opéra, dans une sorte de creuset étrange et donc excitant. Confié à Teodor Currentzis et au Mahler Chamber Orchestra, le concert d’ouverture de cette édition jubilaire ne pouvait donc être que surprenant. Le pari est tenu avec cette combinaison encore inédite de Bach et de Berio. Aux motets du premier répond la grande fresque chorale Coro du deuxième, dans un mélange si déroutant qu’il paraît (au premier abord) un peu tiré par les cheveux. Qu’est-ce qui lie la profonde spiritualité et la contemplation divine de Bach aux collages et graffiti de musiques populaires pratiqués par Berio ? 

Le principal élément de réponse se trouvera dans la battue du chef et la lecture qu’il entend de ces musiques. Attachant la plus grand importance au texte (réflexe tout à fait recommandable dans ce programme), chaque mot est découpé, accompagné d’un geste qui projettera les consonnes le plus loin possible dans l’immensité de la basilique. Si ce maniérisme nous irrite un peu au début de Singet dem Herrn ein neues Lied, l’efficacité de tant d’efforts étant remise en question face à une trajectoire peu claire, il est d’un bien meilleur effet dans les deux motets suivants. Les appels sont aussi travaillés que les passages les plus délicats, comme en témoigne l’entrée du « Komm, Jesu, komm », saisissante de beauté, où le chœur MusicAeterna montre enfin de quoi il est capable quand il s’agit d’intonation et de phrasé. Ainsi, une fois la divine machine mise en place, il devient difficile de l’arrêter. Dans Jesu, meine Freude, on se souvient que MusicaAeterna est avant tout un chœur d’opéra et Currentzis un chef rompu au répertoire lyrique : les contrastes dramatiques s’enchaînent comme dans une grande scène de chœur chez Verdi (« Trotz dem alten Drachen »), ce qui n’empêchera pas l’ensemble de faire preuve de la plus grande douceur dès que la partition le requiert (« Gute Nacht, o Wesen », une berceuse lunaire, venue d’ailleurs). Avec quelque chose comme une trentaine de choristes, on est certainement assez loin de ce que Bach avait imaginé pour ce motet, mais on finit par faire confiance les yeux fermés à cette interprétation, puisque les intentions en sont tout à fait louables.


© FSD / Ch. Fillieule

Comme nous l’annoncions, la même battue soucieuse du texte se retrouve dans Berio. Comme l’a bien compris Currentzis, c’est la pluralité des styles musicaux qui fait de Coro une œuvre à part dans le répertoire, et c’est cette pluralité qui doit être soulignée. Ainsi, dès les premières mesures, les solos des sopranos du chœur sont façonnés à la main et sous nos yeux par la technique experte du chef (accompagné par le piano impeccable de Holger Groschopp). C’est d’ailleurs l’occasion pour MusicAeterna de mettre en avant l’aisance remarquable des choristes dans les nombreux passages solistes de l’œuvre.
Chaque miniature populaire (rappelant les Folk songs du même compositeur) est traitée en pièce à part, avec un texte toujours porté au premier plan (même si la prononciation, notamment du français n’est pas toujours irréprochable). Dans cette fresque aux détails fourmillants, le cri se mêle au chuchotement, rappelant les contrastes de la première partie de ce concert.

Le Mahler Chamber Orchestra est ici réuni en plus grande forme que dans Bach (où les quelques membres peinaient à convaincre avec un continuo bien maigre). Le mélange homogène de voix et instruments sert complètement l’ensemble qui sonne comme un orchestre symphonique au plus grand des complets. L’acoustique de la Basilique Saint-Denis se révèle d’ailleurs étonnamment appropriée pour cette musique, détachant nettement les « graffiti » aux accents populaires des nappes harmoniques de l’orchestre-choral. 

A la fin de ce concert, nous nous interrogeons encore sur les motivations de ce doublé. La lecture faite par le chef et son chœur y répond partiellement, mais des doutes subsistent. Chassons-les avec un Immortal Bach de de Knut Nystedt, qui opère une habile synthèse entre les deux mondes que nous avions entendu.

 

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