Il avait composé son premier opéra à dix-neuf ans. Il lui fallut vingt ans pour le faire entendre. Bien avant de triompher avec Pagliacci, Ruggero Leoncavallo s’était passionné pour Thomas Chatterton, poète anglais mort à dix-sept ans, dont Alfred de Vigny avait fait en 1835 l’archétype de l’artiste incompris. Commencé en 1876 et achevé l’année suivante, Chatterton dut attendre le 10 mars 1896 pour être créé à Rome, profondément remanié et ramené de quatre à trois actes. Entre-temps, Pagliacci avait fait de son auteur une célébrité.
L’ouvrage raconte le désespoir d’un jeune poète sans ressources, épris d’une femme mariée, que l’indifférence du monde pousse au suicide. C’est un Werther anglais, où le romantisme de la jeunesse côtoie déjà les élans du futur vériste.
Le 3 octobre, l’Orchestre I Pomeriggi Musicali a redonné cette rareté en version de concert au Teatro Dal Verme de Milan, sous la direction d’Andreas Gies, avec Stefano La Colla dans le rôle-titre et Natasa Katai en Jenny Clark. C’est dans ce même théâtre que Pagliacci avait vu le jour en 1892, sous la baguette d’Arturo Toscanini.
Dans Première Loge, Renato Verga salue la direction nuancée de Gies, qui révèle une écriture orchestrale étonnamment raffinée pour un compositeur de vingt ans. Il retient notamment l’Intermezzo du deuxième acte, où l’harmonium, prévu par Leoncavallo comme alternative au chœur lointain, oppose la paix d’un monde qui s’éveille au désespoir du poète. Il regrette en revanche que la puissance de La Colla laisse trop peu de place aux demi-teintes du personnage. Eugenio Poli, dans Connessi all’Opera, applaudit au contraire une incarnation qu’il juge exemplaire. Il reproche toutefois au chef de couvrir parfois les voix, et à l’ouvrage une dramaturgie trop statique, malgré une partition dense, traversée d’échos wagnériens.
La postérité avait condamné Chatterton à l’oubli. À Milan, le malheureux poète a enfin trouvé quelques oreilles attentives.
