Edita Gruberova : triple sacre à la Scala

Par Jean Michel Pennetier | mer 05 Août 2015 | Imprimer

Le public de la Scala de Milan a la réputation d’être l’un des plus difficiles au monde : on n’y compte plus les chanteurs célèbres qui s’y sont fait accueillir fraîchement voire plus. Edita Gruberova avait-elle conscience des risques qu’elle prenait en revenant, à 68 ans passés, pour un concert au programme assez délirant consacré à la trilogie Tudor de Gaetano  Donizetti ? Rien moins que les scènes finales de Maria Stuarda, d’Anna Bolena et de Roberto Devereux, agrémentées des duos ou ensembles qui précèdent les airs proprement dits. Trois reines, mais aussi trois robes ! On ne reviendra pas sur les critiques formulées ces dernières années envers le soprano slovaque : graves appuyés, suraigus tendus, style discutable dans le belcanto, tendance à l’histrionisme : tout est vrai ! Sur le papier, Gruberova n’a pas non plus le gabarit vocal des reines qu’elle interprète : ce sont des rôles qui nécessitent des voix plus lourdes. Et pourtant, quel triomphe ! Car malgré ses 47 années de carrière, Gruberova garde une voix au  timbre d’une jeunesse miraculeusement préservée, exempt de vibrato.  Et surtout parce qu’Edita ose tout, parfois sur le fil du rasoir, mais avec un aplomb proprement extraordinaire : suraigus additionnels (tout en respectant les tonalités originales), sons filés extatiques, reprises variées, projection impeccable franchissant sans peine un orchestre et un chœur imposant, incarnation théâtrale ….  Bref, un engagement total comme on n'en voit plus. Gruberova représente une ancienne école : celle des artistes qui se mettent en danger, qui vont au bout de leurs possibilités pour tout donner à leur public. Quel contraste avec le monde lyrique policé d'aujourd'hui où les stars lyriques choisissent soigneusement leurs rôles en fonction de leurs capacités du moment et où la prise de risque se limite bien souvent au fait d'accepter de travailler avec un metteur en scène un peu sulfureux. Et c’est la raison pour laquelle le public lui fera ce soir une ovation unanime jusqu'à une reprise de la cabalette de Devereux en bis. Comme nous le confiait un vieil habitué du poulailler : « A la Gruberova, perdoniamo tutto : e l’ultima diva ! » (« Nous pardonnons tout à la Gruberova : c’est la dernière diva »).

 

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