C’est Eric Crozier, qui avait mis en scène le premier Peter Grimes, qui suggère peu après à Britten de s’intéresser à la pièce du dramaturge français André Obey, Le Viol de Lucrèce, créée à Paris en 1931. Elle s’inspire d’un épisode semi-légendaire de la Rome antique raconté par Tite-Live : le viol de Lucrèce, épouse de Collatin, cousin du roi étrusque Sextus Tarquin, dit Tarquin le Superbe. Cet événement, survenu en 509 av. J.-C., déclencha la révolte des Romains contre la monarchie et marqua l’avènement de la République.

Ce récit inspirera de nombreux artistes, dont Shakespeare, qui en fit un poème dramatique en 1594, avant, entre autres, André Obey. Intéressé, Britten demande au poète Ronald Duncan d’adapter la pièce pour un opéra, qu’il va cette fois proposer au Festival de Glyndebourne pour sa nouvelle saison. Il faut dire que Britten s’était quelque peu détourné de la compagnie Sadler’s Wells, déçu par la mauvaise ambiance qui y régnait après le triomphe de Peter Grimes. La direction artistique du festival de Glyndebourne est alors assurée par un certain Rudolf Bing, qui prendra bientôt les rênes du Metropolitan Opera.

© National Portrait Gallery, London
Le compositeur, profondément marqué par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, recherche une forme d’expression plus épurée mais qui reste engagée. C’est ainsi qu’il décide que The Rape of Lucretia sera son premier opéra de chambre, plus intimiste et adapté aux dimensions encore réduites du festival. Tant la nature du sujet traité que la situation d’après-guerre, encore précaire et difficile, justifient par ailleurs de mettre de côté les fastes de l’opéra plus traditionnel, que Britten juge en crise après la seconde boucherie du siècle, sans qu’il renonce pour autant à en faire un mode d’expression artistique valable et même moderne. Comme lui, son librettiste est pacifiste et en parfaite osmose avec le compositeur, Duncan va particulièrement exploiter dans son livret des thèmes universels comme la culpabilité, la rédemption et la condition humaine. Le livret, écrit en vers y ajoute une dimension morale et chrétienne, qui sera critiquée.
Le livret est en deux actes (contre quatre pour la pièce d’Obey) et l’orchestre réduit à 12 instrumentistes. La partition est achevée courant avril 1946 et emporte l’adhésion de Rudolf Bing à qui elle est présentée.
Pour la création, voici 80 ans ce 12 juillet, la distribution initiale est des plus prestigieuses, surtout vue d’aujourd’hui : c’est l’immense Kathleen Ferrier, dans ses débuts à la scène à 34 ans, qui endosse le rôle de Lucrèce, aux côtés du baryton Otakar Kraus en Tarquin et de la basse Owen Brannigan en Collatin notamment. C’est Ernest Ansermet qui dirige. Les choeurs masculin et féminin sont confiés à une seule voix : celle du ténor Peter Pears pour le premier et du soprano Joan Cross (créatrice du rôle d’Ellen dans Peter Grimes) pour le second.

Malgré son terrible titre, l’oeuvre se distingue par un traitement subtil du drame : la scène du viol est suggérée par la fermeture du rideau et les commentaires des chœurs masculin et féminin, qui comparent la souffrance de Lucrèce à celle du Christ. Le drame est là, tout entier, dans toute son horreur, mais traité avec pudeur et dignité.
Britten tire de véritable prodige de son petit orchestre et il est salué d’emblée par la critique pour cela. Toutefois, celle-ci ne sera pas tendre pour le livret, qui introduit une forme de morale chrétienne à la fin de l’oeuvre, jugée très mal adaptée au contexte historique du récit de Tite-Live et par ailleurs incongrue. Cette fin moralisatrice est en effet collée à la tragédie, qu’elle affaiblit considérablement. À cause de cela, l’oeuvre mettra du temps à s’imposer, même avec les retouches de Britten l’année suivante, lorsqu’il aura créé sa propre compagnie, l’English Opera Group, et racheté aux propriétaires de Glyndebourne son opéra.
Il nous reste quelques traces de l’interprétation de Lucrèce par Kathleen Ferrier. La voici sous la direction de sir Reginald Goodall, qui alternait alors avec Ernest Ansermet, pour la chanson de la fleur.


