Le Fantôme a retrouvé son palais, mais il a perdu sa cantatrice. Plus d’un siècle après sa parution, le roman de Gaston Leroux n’avait jamais été adapté au cinéma en France. C’est chose faite depuis le 28 octobre, au prix d’une infidélité de taille : Christine Daaé et ses vocalises cèdent la place à Anastasia, jeune danseuse roumaine incarnée par Deva Cassel.
Exit la Belle Époque : Alexandre Castagnetti transporte l’intrigue dans le Paris d’aujourd’hui, au cœur du Palais Garnier, où l’équipe a tourné de nuit, entre travaux et répétitions, une première pour un Fantôme. La façade, alors masquée par une bâche publicitaire, a été recréée en images de synthèse, et la scène, en réfection, reconstruite.
Renoncer au chant peut surprendre de la part d’un cinéaste né en Italie, fils d’un chanteur lyrique dont la famille a émigré en France pour l’opéra. Chez Leroux, le Fantôme façonnait la voix de Christine. Ici, Anastasia répète Orpheus, un ballet maudit qui lui est attribué, sous la férule d’un chorégraphe tyrannique (Romain Duris), et s’éprend d’un mystérieux pianiste (Julien De Saint-Jean), tandis que les accidents se multiplient. Autre liberté : une simple cicatrice remplace le visage ravagé. Dans un entretien à AlloCiné, Castagnetti explique avoir voulu substituer à la laideur physique celle d’un artiste rongé par l’ambition et la culpabilité. Et comme Anastasia est seule à le voir, le doute plane sur l’existence du Fantôme.
Faute de voix, la musique passe par la danse. Dès le premier appel des producteurs, Castagnetti avait posé une condition : un grand ballet, dont il a écrit le livret « comme pour un opéra ». Presque muette, la séquence dure une dizaine de minutes. La chorégraphe Marion Motin y réunit vingt-cinq danseurs venus de l’Opéra comme du hip-hop, dont les étoiles Guillaume Diop et Dorothée Gilbert. La partition est signée Dan Levy, moitié du duo The Dø et César de la meilleure musique pour J’ai perdu mon corps. Selon Jean-Luc Clairet (ResMusica), elle ne se déploie vraiment que dans ce final : le reste du temps, un montage frénétique la hache menu, et elle partage l’affiche avec des titres pop (Daft Punk, Billie Eilish) et quelques bribes de Tchaïkovski ou de Brahms.
La critique l’a largement éreinté. Dans Télérama, Adèle Buijtenhuijs regrette le manque d’émotion, malgré quelques beaux moments de danse. Les Inrockuptibles parlent d’un « téléfilm de luxe », Le Figaro dénonce sa mièvrerie et Écran Large y voit l’une des catastrophes industrielles de l’année. Clairet plaint la jeune actrice, que la réalisation contraint à minauder d’un bout à l’autre. Seules quelques voix nuancent le tableau : dans Le Monde, Clarisse Fabre apprécie une œuvre qui garde son mystère, entre mélodrame et thriller fantastique, et Gilles Penso, dans Le Point, reconnaît au cinéaste une ambition personnelle, malgré les maladresses.
Le public se montre plus clément : au 3 novembre, AlloCiné affiche une moyenne spectateurs de 3/5 sur plus de 550 notes, contre 1,6/5 pour la presse. Dans les commentaires, on salue les décors, les costumes et surtout le ballet, on regrette une intrigue prévisible et des personnages sans épaisseur, et les comparaisons avec Twilight ou Black Swan reviennent souvent. L’un d’eux résume : c’est beau, mais creux. La splendeur du lieu fait davantage l’unanimité que ce qu’on y raconte.
Reste le verdict du guichet. Selon Boxoffice Pro, le film a réalisé quelque 106 000 entrées en cinq jours, avant-premières non comprises : un démarrage modeste pour une production d’environ 20 millions d’euros, quand Moulin, avec Gilles Lellouche, en totalisait près de trois fois plus sur la même période. Le prestige du palais n’a pas encore suffi à remplir les salles.
Cent ans après le Fantôme terrifiant de Lon Chaney (1925), le monstre a changé de visage, et semble avoir perdu au passage une partie de son pouvoir de fascination. Pour retrouver une Christine qui chante, on pourra toujours revenir au film de Terence Fisher (1962), à la version nanardesque de Dario Argento (1998), ou à la comédie musicale qu’Andrew Lloyd Webber écrivit pour Sarah Brightman en 1986, portée à l’écran par Joel Schumacher en 2004.