Jonas Kaufmann tenterait-il de tout enregistrer ? Au rythme de croisière d’un album par an depuis plus d’une décennie, le Bavarois le plus en vue des scènes lyriques a fait le tour de tout le répertoire opératique qu’un ténor puisse enregistrer, Verdi, Puccini, Wagner, le Grand opéra français, tout y est passé. Si ce n’est changer de voix, devenir ténor léger et graver un album de belcanto, Jonas Kaufmann a probablement fait tout ce qui était possible. Aussi, notre ténor allemand part-il régulièrement braconner sur les terres de l’opérette à la recherche de nouveau répertoire. Déjà, en 2014, il nous avait régalé d’opérettes berlinoises dans Du bist die Welt für mich, puis en 2019 s’était attaqué à Vienne. C’est désormais le tour des opérettes hongroises ou, plus précisément, écrites par des compositeurs hongrois pour la scène viennoise encore. Quelques grands tubes, de « Magische Töne » à « Tanzen möchte ich, jauchzen möchte ich », côtoient des airs plus rares, pour partie donnés en hongrois, langue à laquelle Jonas Kaufmann semble s’essayer avec plaisir. Désormais fort d’une fréquentation occasionnelle avec Eisenstein, le mari indigne de Das Fledermaus (encore ce Nouvel An à Vienne), le ténor allemand affiche une certaine aisance dans un répertoire si dangereux, où l’on risque fort de glisser de la légèreté et du romantisme suranné vers la guimauve et le pompier.
Disons-le d’emblée, sans réelle surprise, c’est dans les pièces les plus introspectives de l’album que Jonas Kaufmann emporte l’adhésion la plus complète. Le déclarer maître du clair-obscur, de l’art de susurrer à l’oreille de son auditeur est, à ce stade, d’une banalité totale. Et pourtant, cela n’en reste pourtant pas moins vrai. « Magische Töne, berauschender Duft », tout en délicatesse, en pianissimi intimistes, compte ainsi parmi les plus belles réussites de l’album. Au même titre, « Grüß mir mein Wien », donné ici en hongrois plutôt qu’en allemand, version plus commune et déjà gravée par Kaufmann en 2014, est d’un legato suave assez irrésistible. L’introspection mélancolique de « Immer nur lächeln » extrait de Das Land des Lächelns sied également comme un gant au chanteur qui sait parfaitement y dessiner la tristesse derrière le sourire dans les reflets d’un timbre sombre toujours aussi fascinant. Le plus enjoué « O Mädchen, mein Mädchen… » voit Kaufmann séducteur, plus badin, tout dans l’art de distiller le texte avec une intelligence certaine. Mais le ténor charme également dans des plages plus enlevées, notamment le très dansant et jazzy « Sing sing » extrait de Julia de Pál Ábrahám.
Pour les plages les plus légères de l’album, Jonas Kaufmann trouve de plus une partenaire de choix en Nikola Hillebrand, jeune soprano encore récemment membre de la troupe du Semperoper de Dresde. Présence rafraîchissante et espiègle, au timbre fruité, au chant délié, elle est la complice tidéale pour le si vif « Tanzen möchte ich, jauchzen möchte ich » où le couple entraîne l’auditeur dans une valse brillante devant laquelle on ne peut bouder son plaisir. « Die Juliska, die Juliska aus Buda-, Budapest » est tout aussi irrésistible, avec son rythme de plus en plus effréné.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra d’État hongrois, Dirk Kaftan assure un accompagnement servant assurément les chanteurs, dressant rapidement l’atmosphère nécessaire à chaque numéro, sans toutefois toujours éviter l’écueil d’une certaine routine et d’un son parfois un peu trop sucré.
Séduisant, léger, équilibré, Magische Töne, sans être indispensable à la gloire déjà faite de Jonas Kaufmann, apporte une pierre supplémentaire à sa discographie pléthorique et nous offre, en ces temps peu réjouissants, une bouffée d’air frais bienvenue.


