Un très beau projet discographique que celui initié par Thomas Tacquet, et Dimitri Malignan avec leur collection, « Voix étouffées – Missing Voices », consacrée à des compositrices et compositeurs victimes du totalitarisme et singulièrement du nazisme. Sur un ensemble de dix parutions prévues par les deux complices sur plusieurs années, la première consacrée à Arnold Schönberg, « L’Arrangeur arrangé », a vu le jour en 2024. En cette année 2026, c’est la publication d’œuvres de Joseph Kosma, qui attire l’attention du mélomane. Celui qui se croit bien au fait de ses musiques écrites pour le cinéma, et en particulier de ses chansons sur des paroles de Jacques Prévert, ne pourra être qu’étonné par sa méconnaissance du reste de l’œuvre. Voilà une injustice que corrige aujourd’hui Thomas Tacquet, pianiste et chef sur ce projet.
Au rythme de deux publications par an, ces objets prêts à défier le temps que sont les CD répareront donc l’outrage de ceux qui persécutaient ces artistes, espérant les faire disparaître. Le deuxième CD de la série a été consacré à Henriëtte Bosmans avec « Le diable de la nuit », une compositrice et pianiste néerlandaise que peu connaissent. Celui dédié à Joseph Kosma sera suivi de deux autres enregistrements : l’un s’intéressera à Dan Belinfante, compositeur néerlandais et résistant, mort en 1945 à Auschwitz (Dan pour Daniel), l’autre à Erich Itov Kahn, un compositeur allemand qui émigra aux USA en 1941, après avoir été emprisonné dans divers camps d’internement sur le territoire français durant l’occupation.
Joseph Kosma est né à Budapest en 1905 et mort en France en 1969. Il ne doit pas être confondu avec Vladimir Cosma, artiste franco-roumain, né en 1940, également compositeur de musiques de films. Justement, ce que nous découvrons, c’est que Joseph Kosma est l’auteur d’une œuvre variée et riche dont veut témoigner ce beau CD appelé « À la belle étoile », volume 3 donc de la collection. Pour commencer et dans la tradition tonale, « une petite rhapsodie tsigane », Zourika, donne le ton sur la piste un. Manière forte d’ouvrir ce programme d’à peu près une heure puisque cette musique, témoignage du folklore national, sonne aussi antinazie – on connaît le sort réservé aux tsiganes pendant la guerre.
Dès la deuxième piste, Thomas Tacquet interprète au piano un Lamentoso émouvant composé en 1926, alors que Joseph Kosma doit vivre en Hongrie sous la férule de la dictature Horthy et ses lois antisémites promulguées dès septembre 1920. C’est d’une œuvre militante quoique aussi s’adressant au cœur que veut aussi témoigner cet enregistrement, une musique que composera toute sa vie Joseph Kosma.
En 1929, grâce à une bourse, le compositeur peut s’installer à Berlin ; il y fréquente les membres de la troupe de Bertold Brecht et sera ami avec le compositeur Hanns Eisler. Joseph Kosma n’hésitera d’ailleurs pas à écrire pour le théâtre et le cabaret à destination du peuple, lui qui est un ami d’Hélène Weigel. De ces musiques écrites à Berlin, on a une idée grâce à la Sonatine für Zwei Geigen (piste 3), à laquelle le jeu des deux violonistes, Luka Ispir et Michael Riedler, rend tout son caractère novateur.
En 1933 Berlin n’est plus sûr, ni l’Allemagne, et Kosma émigre avec son épouse, Lilli Apel à Paris. Après deux ans de misère, le compositeur hongrois rencontre Jacques Prévert et l’essentiel de sa carrière se décide alors. En 1935 il compose « À la belle étoile », une chanson achetée par Jean Renoir pour son film, « Le crime de monsieur Lange ». Ce qui ouvre la voie à une collaboration de plus de 70 chansons entre Kosma et Prévert ; une histoire d’amitié pour la vie aussi qui donnera ces chefs-d’œuvre pour des films tels que Les Portes de la nuit (« Les enfants qui s’aiment ») de Marcel Carné. Kosma écrit aussi la musique de « La grande illusion » de Renoir en 1937. Il sera un des compositeurs fétiche de l’école du réalisme poétique. Le CD donne à entendre cependant d’autres voix du compositeur. Il participe ainsi en tant que pianiste et directeur musical aux programmes d’un cabaret franco-allemand à Paris, fréquente d’autres Hongrois de Paris comme le photographe Brassaï et le chef-décorateur Alexandre Trauner, tous de la bande de Prévert.
Mais dès l’invasion allemande en 1940 il faut partir sur les routes de la France. Kosma se cache un peu partout, d’abord dans un petit village du Béarn où, entre divers travaux agricoles, il va composer Les Esquisses béarnaises à danser, sous-titrées « Chants et danses des Pyrénées » en manière de cadeau aux villageois (pistes 7 à 14). Puis il s’installe près de Montpellier où il livre Cinq chansons populaires du Languedoc (pistes 15 à 19) publiées seulement en 1952.
Grâce à Prévert, Kosma travaille toujours pour le cinéma, et c’est sous pseudonyme qu’il composera les partitions des Visiteurs du soir et des Enfants du paradis. Il rejoint enfin un maquis avant de retrouver Paris après la Libération. Il obtient la nationalité française en octobre 1948 et se remarie avec Marie Merlin.
Dans son œuvre, on trouve beaucoup de compositions sur les paroles de divers poètes et écrivains comme Sartre, Aragon, Desnos. Thomas Tacquet a cependant plutôt choisi sur son CD de nous présenter des œuvres composées sur des poèmes de l’amie du compositeur désormais français, Madeleine Riffaud, poétesse et résistante, une œuvre pour deux chœurs mixtes (pistes 23 et 24) ainsi qu’une très belle mélodie populaire « Lou Bouyé » (piste 22) sur des paroles d’un ami instituteur communiste et résistant. Le chœur dirigé par Thomas Tacquet, c’est Fiat Cantus qu’il a créé et qui se révèle ici tout à fait excellent. La mezzo Anne-Lise Polchlopek et la soprano Catherine Trottmann s’illustrent joliment en solo ou en duo dans quelques chansons telles que « Les oiseaux du souci », « Rue Saint-Julien le pauvre » et sur les pistes 25 à 28 dédiées à une musique de scène des plus intéressantes, « Le cercle de craie » d’après un conte chinois.
Le programme se clôt avec une véritable rareté. Alors que les époux Rosenberg ont été arrêtés aux USA en 1953 pour espionnage, et qu’ils sont condamnés à mort, Joseph Kosma met en musique la dernière lettre d’Ethel Rosenberg à ses deux fils, « Si nous mourrons » (piste 30), extrêmement émouvante, et qui fait honneur aux chœurs populaires que le Parti communiste fait fleurir après guerre. Un parti dont Joseph Kosma, sympathisant depuis toujours, devient adhérent en 1952, lui qui sera resté toute sa vie fidèle à ses idéaux de création artistique par et pour le peuple.
Voilà donc né sous une belle étoile un CD très médité qui redonne vie à une œuvre de grand mérite, qui se devait d’être en effet ramenée au grand jour.

