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SCHUMANN, Dichterliebe et Kernerlieder – Florian Boesch et Malcolm Martineau

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CDSWAG
23 juin 2023
À fleur de mots, à fleur d’âme

Note ForumOpera.com

5

Infos sur l’œuvre

Détails

Dichterliebe, Op. 48
1. Im wunderschönen Monat Mai
2. Aus meinen Tränen spriessen
3. Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne
4. Wenn ich in deine Augen seh’
5. Ich will meine Seele tauchen
6. Im Rhein, im heiligen Strome
7. Ich grolle nicht
8. Und wüssten’s die Blumen, die kleinen
9. Das ist ein Flöten und Geigen
10. Hör’ ich das Liedchen klingen
11. Ein Jüngling liebt ein Mädchen
12. Am leuchtenden Sommermorgen
13. Ich hab’ im Traum geweinet
14. Allnächtlich im Traume
15. Aus alten Märchen winkt es
16. Die alten, bösen Lieder

Zwölf Gedichte von Justinus Kerner, Op. 35
2. Stirb’, Lieb’ und Freud’
3. Wanderlied
1. Lust der Sturmnacht
8. Stille Liebe
7. Wanderung
5. Sehnsucht nach der Waldgegend
6. Auf das Trinkglas eines verstorbenen Freundes
9. Frage
4. Erstes Grün
10. Stille Tränen
11, Wer machte dich so krank
12, Alte Laute

Florian Boesch, baryton
Malcolm Martineau, piano

1 CD Linn Records
Distr. Outhere

Enregistrement : Crear, Kilberry, Argyll, R.-U.
11-14 décembre 2021
Production et prise de son : Philip Hobbs
Durée : 63’28 »
Parution : 23 juin 2023

 

 

 

 

C’est une très grande version de deux des plus beaux cycles de lieder de Schumann que donnent Florian Boesch et Malcolm Martineau.

Dichterliebe est enivrant dès les premières volutes de « Im wunderschönen Monat Mai ». C’est le charme de l’amour à ses débuts. L’allègement impalpable de la voix sur « aufgegangen », puis sur « Verlangen », la douceur d’une voix qui a de fameuses grandes orgues en réserve, mais qui sait les apaiser et se faire confidentielle, chuchoteuse, à fleur de lèvres, tout est et sera subtil, dans la lecture de Florian Boesch, grand schumanien parce que grand diseur.

Les mots prennent le pouvoir

Ce sont les mots qui prennent le pouvoir et donnent sens à la musique. « Aus meine Tränen spriessen / Viel blühende Blumen hervor – De mes larmes sont écloses / Maintes brillantes fleurs », ces mots du deuxième lied sont dits autant qu’il sont chantés, avec de menus étirements sur « spriessen », « Blumen » ou « hervor », caressants et mélancoliques, comme si déjà la fin de l’amour était inscrite dans ses débuts. Voix presque blanche, à peine timbrée, alors que Florian Boesch peut faire déferler des cataclysmes, des cataractes sonores, mais il se fait ici ténu, presque gracile. Grande sensibilité, grand art. Quoi de plus fragile que ce filet de voix pour évoquer le « Nachtigallenchor », le chœur des rossignols.
Ici sont célébrées tout autant la beauté de la langue de Heine, la musicalité de la langue allemande, que celles de Schumann. Il y faut une technique souveraine, qui s’efface devant l’immédiateté de l’émotion, de la suggestion.

Le prodigieux Martineau

Combien de minutes mettrait-on à décrire les quarante secondes de « Die Rose, die Lille, die Taube, die Sonne », la soudaine nervosité du piano de Malcolm Martineau, le ralentissement sur « ich liebe alleine » (je n’aime plus qu’elle), et à la fin sur « die Eine » (elle seule), cette prestesse qui s’alanguit pour de minuscules retours sur soi…
Comment cela se construit-il ? Est-ce la grâce d’un moment élu, l’entente entre deux sensibilités, le mélange de savoir et d’instinct du chanteur-diseur s’alliant à la finesse d’un des deux ou trois meilleurs partenaires-pianistes toutes époques confondues, un Malcolm Martineau qui fait des prodiges, faisant ressortir les voix intermédiaires et trouvant des accents inouïs comme faisait Horowitz, tout cela est d’un beauté inexplicable.

Et ainsi de suite… La ferveur de « Wenn ich deine Augen seh » qui culmine sur un « Ich liebe dich » aux limites du silence, l’intrépidité de « Ich will meine Seele tauchen », l’altière solennité puis l’effusion de « Im Rhein, im heiligen Strome », tout est à la fois exacerbé et pudique, passionné et intime, dans cette lecture d’un cycle aimé entre tous.

Laisser blêmir la voix

Mais toute la puissance, tout l’éclat de cette voix peuvent être convoqués et monter jusqu’à des fortissimos pour un « Ich grolle nicht » farouche puis compatissant, et le piano de Martineau couler comme une rivière à truites et se faire tout à coup torrent furieux sur le cyclothymique (donc schumanien) « Und wüssten’s die Blumen » et ponctuer de basses insistantes le sardonique « Das ist ein Flöten und Geigen », se désoler et blêmir à l’instar du chanteur sur « Hör’ ich das Liedchen klingen » (et Boesch ici ne donne presque plus rien de sa voix) – oh, la désolation du postlude.

Déchirante puis mordante dans « Ein Jüngling liebt ein Mädchen, la voix n’est plus qu’un voile, une mousseline impalpable d’alanguissement sur « Am leuchtenden Sommermorgen » avant de se taire et de laisser le piano dire l’indicible. Exsangue, mourante, agonisante, sans plus rien de matériel, avant de monter jusqu’au cri de rébellion dans « Ich hab’ im Traum geweinet » (et les accords du piano sonnent comme un glas), rien ne reste plus au narrateur que le refuge dans le rêve (cette manière de détimbrer…) ou les vieux contes de nourrice (« Aus alten Märchen winkt es ») et leurs fausses promesses de bonheur (la voix se colore puis tout « zerfliesst wie eitel Schaum – s’évanouit en fumée ».

Impalpables et changeants

Formidable raconteur d’histoires, suggèreur d’états d’âme, peintre des sentiments les plus impalpables et changeants, le trio Boesch-Heine-Schumann laissera à Martineau le soin de conclure par un long postlude, un lied sans paroles, l’ultime poème, au bord de la tombe où descendra le cercueil contenant non seulement tous les « méchants vieux refrains » et leur fatras de rêves éculés, mais aussi l’amour et sa compagne inévitable, la douleur.

Les seize lieder de Dichterliebe, si souvent écoutés et par quels chanteurs admirables, Boesch et Martineau en donnent ici une interprétation qui désormais ne nous quittera plus, comme une confidence qu’ils offriraient, à taire comme un secret.

© Festival de Granada | Fermín Rodríguez

Raconter une histoire

Les Zwölf Lieder von Justinus Kerner, op. 35, Schumann ne les a pas disposés de façon à raconter une histoire. Voilà ce qu’écrit Florian Boesch : « Il me semble que c’est ajouter de la valeur à ce groupe de lieder que de les mettre dans un ordre qui permette un développement émotionnel et dramatique. C’est ce que j’essaie de faire. Je débute avec  » Stirb’, Lieb’ und Freud’  » car c’est le seul poème, et donc la seule mélodie, qui raconte une histoire et puisse servir de point de départ parfait pour un voyage, le voyage du héros – ici le chanteur. Un jeune homme regarde sa bien-aimée, à qui il n’a jamais avoué son amour, s’en aller au monastère où elle ne pourra jamais devenir sa femme. Il s’éloigne et dès lors tout part à vau-l’eau, tout devient triste et dramatique. Ce développement que je crois très clair à suivre donne une signification au groupe et à chaque mélodie prise séparément. »

Et c’est bien un poème d’adieu, insaisissable, labyrinthique, désolé, que fait Florian Boesch de « Stirb’, Lieb’ und Freud’ – Mourez, amour et joie », qu’il installe dans une lumière de vitrail, au bord du silence et de la mort. A côté de cette intimité touchante, Dietrich Fischer-Dieskau, frémissant, ne laissant rien au hasard et jouant en virtuose de la voix mixte, paraîtrait presque expressionniste (non moins admirable, évidemment).

Un poème d’adieu

La fierté hardie de « Wanderlied » (avec la voix dans toute sa brillance), la nuit d’orage de « Lust der Sturmnacht » (et le timbre prend des noirceurs diaboliques), conduisent vers la douleur tendre de « Stille Liebe », qui sonne schubertienne comme, évidemment, « Wanderung », ou « Sehnsucht nach der Waldgegend » : il y a là un lyrisme propre à Kerner, qui prend distance avec l’ironie de Heine. Ne pas se fier à la mâle fierté de « Auf das Trinkglas eines verstorbenen Freundes » à son début, c’est bien un toast à un ami défunt et la voix se brise et se fait incertaine, blafarde, pour se recueillir dans un autre poème d’adieu.

Ces lieder op. 35 ont été écrits en novembre-décembre 1840, deux mois après le mariage de Robert et Clara, et comme une manière de convalescence par la musique. Intéressant de remarquer que Schumann a recours aux textes de ce personnage très étrange qu’est le Docteur Kerner, passionné par l’occultisme, le magnétisme à la Mesmer, le somnambulisme et les aliénations mentales…

Interrogation, sans résolution

Et c’est justement une consolation pour les « arger Zeit », les mauvais moments, que le narrateur va chercher dans la nature, la « sainte lumière du soir » et la nuit « constellée d’étoiles » : très singulier lied que « Frage » (question) : ni prélude, ni postlude, une simple interrogation, taraudante, et qui reste, à la fin, suspendue, sans résolution. Chaleur de la voix, enjôleuse, qui laisse d’autant plus troublé.

Schumann prévoyait que la résolution attendue, on la trouverait dans « Stille Liebe ». Boesch préfère placer ici « Erstes Grün », tendre évocation d’un printemps fragile, incertain, une consolation qui semble menacée, et qu’il chante d’une voix qui semble à peine oser s’affirmer, tant rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur, comme dit un autre poète.

Enfin voilà toute la beauté de la voix dans le sublime « Stille Tränen » (Larmes secrètes) sur la somptuosité d’un piano orchestral aux graves sépulcraux. La solidité vocale, la montée impavide vers le haut de la tessiture sur « Schmerz » (douleur), l’altière cambrure de la ligne et la progression harmonique dissimulent le drame nocturne qui se joue là : « Dans le silence des nuits / Plus d’un homme épanche sa douleur / Puis au matin on pourrait croire / Qu’il y a encore de la joie dans son cœur. »

© Silvia Pujalte

Une voix à fleur d’âme

À ce Wanderer qui sort dans l’herbe mouillée du matin, Boesch prête une voix moins dolente que nombre de ses confrères. C’est un désespoir presque radieux, si l’on ose dire. Mais la consolation de la nature a-t-elle été impuissante ? La rechute sera pire.
La voix se fait grise, comme absente, dans « Wer macht dich so krank ». L’homme blessé s’interroge lui-même, tel un Doppelgänger somnambulique. Épuisée, l’âme semble se souvenir de la dernière des Kreisleriana, composées deux années auparavant, se souvenir de sa folie. Ou de ce que lui ont fait les hommes : « La nature ne m’a pas fait de mal / Mais eux, ils ne me laissent pas de répit ». Voix à fleur d’âme. D’âme blessée.

Définitivement autre, étranger, l’errant croit entendre chanter l’adolescent qu’il fut, et la voix de Florian Boesch se fait voix intérieure, voix du souvenir, du ressassement. « Seul un ange pourrait me sortir de mon rêve angoissé. » Point final. La voix reste sans force, le piano aussi.
Curieusement, ici aucun postlude schumanien qui ouvrirait vers un ailleurs. Rien. Pas d’accord final. Rien.

Étrange désespoir d’un jeune marié. Clara a été conquise, et de haute lutte. Elle n’est plus hors d’atteinte. Un bonheur, si on l’obtient, n’est plus le bonheur.

Boesch s’efface, silhouette dans la brume, et la voix s’estompe. Il faut évidemment beaucoup de maîtrise, d’art, de maturité, beaucoup d’humilité et d’oubli de soi, pour que ne restent que Kermer et Schumann, que le sentiment pur.

On utiliserait à peu près les mêmes mots pour évoquer d’autres grands cycles schumaniens déjà enregistrés par le duo Boesch-Martineau, le Liederkreis op. 24 (sur un extraordinaire CD dédié aux Heine-Lieder, paru chez chez Onyx) ou le Liederkreis op. 39, que l’on peut trouver aussi chez Linn Records, couplé avec de stupéfiants Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler. Ecouter notamment « Die zwei blauen Augen ».

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3. Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne
4. Wenn ich in deine Augen seh’
5. Ich will meine Seele tauchen
6. Im Rhein, im heiligen Strome
7. Ich grolle nicht
8. Und wüssten’s die Blumen, die kleinen
9. Das ist ein Flöten und Geigen
10. Hör’ ich das Liedchen klingen
11. Ein Jüngling liebt ein Mädchen
12. Am leuchtenden Sommermorgen
13. Ich hab’ im Traum geweinet
14. Allnächtlich im Traume
15. Aus alten Märchen winkt es
16. Die alten, bösen Lieder

Zwölf Gedichte von Justinus Kerner, Op. 35
2. Stirb’, Lieb’ und Freud’
3. Wanderlied
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