Ces envoyés du paradis

Angel Heart, a music storybook

Par Laurent Bury | lun 18 Mars 2019 | Imprimer

Etant donné l’engouement actuel pour l’angélologie, surtout aux Etats-Unis, on peut se demander à qui s’adresse Angel Heart. Les images rangées au fond du boîtier (reproductions des illustrations du livret, autocollants « ailes d’ange » en forme de cœur, image à colorier) donnent l’impression que le public visé se compose de préadolescentes, mais à l’heure des coloriages déstressants pour adultes, rien n’est moins sûr. Le coffret a les apparences d’un conte musical pour enfants, mais est-ce vraiment le cas ? Toutes proportions gardées, cette histoire de l’ange Rahmiel qui prend en pitié l’humaine Luna et entreprend de réparer son cœur brisé par l’amour n’est pas tellement plus bête que l’argument d’une œuvre comme Le Paradis et la Péri, sur lequel Schumann composa une musique magnifique.

Le texte de Cornelia Funke, auteure allemande installée en Californie, sert surtout de prétexte pour un pot-pourri de mélodies pré-existantes : beaucoup d’airs traditionnels, quelques chansons (« Master Nature’s Son », écrit par John Lennon et Paul McCartney pour le jazzman Ramsay Lewis), une « berceuse russe » d’Irving Berlin, le fameux « Danny Boy » par lequel Renée Fleming a récemment fait pleurer dans les chaumières, et même un duo extrait de Hänsel et Gretel, dont Humperdinck n’aurait jamais imaginé qu’il puisse un jour être confié à une soprano et un contre-ténor. Les trois quarts de ces mélodies ont été arrangées par Luna Pearl Woolf, compositrice américaine à qui l’on doit notamment deux œuvres lyriques, Better Gods, commande du Washington National Opera, créé en 2016, dont l’héroïne est Lili’uokalani, la dernière reine de Hawaï, et The Pillar, qui évoque le drame personnel de Ruth, l’épouse de Bernard Madoff. Outre ces orchestrations, Angel Heart semble néanmoins donner à entendre la musique de madame Woolf elle-même entre les chants, le texte dit par l'excellent Jeremy Irons étant constamment soutenu par les instruments, au premier chef le violoncelle de Matt Haimovitz, époux de la compositrice, et l’ensemble de violoncelles Uccello, qu’il dirige.

Tout cela se laisse écouter sans déplaisir mais n’aurait peut-être rien de bien mémorable si l’opération n’avait été réalisée avec le concours de quelques grands noms. Frederica Von Stade intervient à plusieurs reprises, et l’on reconnaît aussitôt avec plaisir sa voix chaude et émouvante ; les fans de Flicka ne voudront pas manquer ce témoignage de son art. Curieusement, ce disque a attendu de nombreuses années avant d’être commercialisé, ce qui nous vaut un résultat en forme d’hommage aux disparus. Le livret d’accompagnement mentionne la mezzo Zheng Cao, décédée en 2013, mais sa voix n’intervient que dans le premier des treize chants. En revanche, on entend bien davantage le baryton Sanford Sylvan, éternellement associé à Peter Sellars et à John Adams, qui vient de nous quitter en janvier. Moins médiatique que beaucoup de ses confrères, le contre-ténor Daniel Taylor a fait une carrière non-négligeable. Quant à la soprano Lisa Delan, elle a notamment eu l’excellente idée d’enregistrer un disque consacré aux poèmes d’Emily Dickinson mis en musique par quelques compositeurs étasuniens.

Bref, si vous aimez les histoires d’anges, un joli disque pour enfants (mais peut-être pas que) anglophones (mais pas que, puisque l’on y chante aussi en allemand, en français et en yiddish).

 

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