Verbum incarnatum

Anthony Rolfe Johnson, Recital at La Monnaie/ De Munt

Par Bernard Schreuders | lun 22 Février 2016 | Imprimer

Cyprès poursuit avec bonheur son exploration des archives de La Monnaie, entre hommages aux vivants (José Van Dam, Sophie Karthäuser) et aux disparus, comme la regrettée Susan Chilcott, emportée par un cancer à l’aube de la quarantaine (2003) ou, héros du jour, Anthony Rolfe-Johnson (2010), que les maladies de Parkinson et d’Alzheimer avaient contraint à se retirer de la scène. Les deux chanteurs britanniques s’étaient côtoyés à Bruxelles, quelques années plus tôt, dans un Tour d’Ecrou immortalisé par les micros de Cyprès (1998) puis lors de la création mondiale du Wintermärchen de Philippe Boesmans (1999). Anthony Rolfe-Johnson avait débuté à la Monnaie en 1984, dans le Pelléas et Mélisande mis en scène par André Delvaux, enchaînant la saison suivante avec Lucio Silla dans une production de Patrice Chéreau, Oedipus Rex, cette fois au Cirque Royal, bouclant la boucle en 2000.

Une anthologie reviendra peut-être un jour sur la trajectoire lyrique de l’artiste, dont La Verità in cimento (Naïve) fut l’improbable point d’orgue discographique, mais pour l’heure, Cyprès éclaire le versant intimiste, tout aussi intense et fécond, de sa carrière en publiant un récital donné à la Monnaie le 21 juin 1996. Il y retrouve Graham Johnson, compagnon de tant d’aventures depuis la fondation du Songmakers Almanac, avec Ann Murray, Felicity Lott et Richard Jackson, en 1976. Comme dans l’intégrale Schubert initiée par le pianiste, nous sommes à nouveau frappé par l’immédiateté et l’ingénuité, pour reprendre les termes si justes de Sylvain Fort dans le livret, de sa présence au texte dans un bouquet de lieder où le naturel du discours résiste à toute analyse et s’impose avec la force de l’évidence.

Ce sont toutefois les Britten – non pas les arrangements de Purcell, d’un intérêt limité (Britten et Pears ne les ont d’ailleurs jamais enregistrés), mais bien les Winter Words (1953), collection de songs épurées sur des poèmes de Thomas Hardy – qui font tout le prix de cet album. Au-delà d’une appréhension presque charnelle de la langue poétique, les reflets crépusculaires du timbre, désormais moins argentin et melliflue, revêtent un fascinant pouvoir d’évocation. Et dire qu’Anthony Rolfe-Johnson envisagea un moment de devenir contre-ténor, prenant d’ailleurs conseil auprès de James Bowman… Mais chassons ce mauvais rêve et sachons gré à Cyprès d’avoir publié ce témoignage exceptionnel. 

 

 

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