Oublié parmi les oubliés

Auguste Morel - Mélodies, scènes et romances

Par Yvan Beuvard | mer 21 Avril 2021 | Imprimer

Auguste François Morel est de ceux-là : depuis la déclinaison française du dictionnaire de musique de Riemann, par Georges Humbert, en 1913 et 1922, il n’est pas un ouvrage de référence qui le cite, histoires de la musique, dictionnaires encyclopédiques etc.

Benjamin de Berlioz de six ans, le Marseillais « monte » à Paris, s’y fait connaître par ses romances, ses musiques de scène et ballets. Outre ces genres, il illustrera tout au long de sa vie la musique de chambre comme la musique symphonique. En 1850, il regagne Marseille pour diriger le Conservatoire. Dix ans après l’opéra phocéen donne son « Jugement de Dieu », très apprécié pour être repris à Rouen en 1864. Félix Clément en vante les qualités (« chœur de guerre, le sextuor du premier acte, quelques jolies romances, un duo scénique et un beau chœur funèbre »).

Quand on ne l’oublie pas, la romance, si populaire en son temps, est évoquée de nos jours avec une condescendance teintée de mépris. Il est vrai qu’elle fut abondamment illustrée, trop souvent par des médiocres, faisant la fortune des éditeurs. On les compte par centaines, voire par milliers, aux textes parfois désuets illustrés par des mélodies et accompagnements simples, sinon simplistes, édités avec une page de titre illustrée d’une gravure qui en donnait le programme. La romance, liée aux salons aristocratiques, née dans les dernières années de l’Ancien Régime, s’épanouira dès le Directoire (Garat, Plantade…) pour s’affadir assez vite. Cependant, le genre ne mérite pas l’opprobre qui s’y attache. Ce serait oublier que leur écriture pouvait s’avérer de grande qualité (dès Plantade qui enrichit l’accompagnement, puis Berlioz). Ce dernier tenait en une profonde estime Auguste Morel et ses romances, ce que la plaquette rappelle opportunément.

Des soixante romances, le CD en retient un tiers, dont la composition s’échelonne sur 36 ans (1841-1877). Comme ceux de Gounod, son cadet de neuf ans, ses choix littéraires sont variés : Hugo et Lamartine y côtoient d’obscurs rimailleurs ou des tâcherons spécialistes du genre. La frontière – si frontière il y a – est poreuse entre romance et mélodie. Les pièces enregistrées en témoignent, relevant de la ballade, de la scène dramatique, de l’élégie, avec une recherche expressive aboutie. Le piano est partenaire à part entière de la voix. La richesse de son écriture retient l’attention. Elsa Cantor et notre baryton s’entendent à merveille. Les mélodies au tour agréable, sans vulgarité, d’une force dramatique insoupçonnée, avec ce piano inventif, aux harmonies renouvelées sont une découverte bienvenue. Si l’influence du Lied est parfois évidente (la partie pianistique de « L’avalanche » renvoie à Schubert ; « la Fille de l’hôtesse » partage plus d’un trait avec « Die beiden Grenadiere », écrit deux ans auparavant par Schumann…) ce ne sont là qu’hypothèses, car la personnalité de Morel est le plus souvent perceptible. Ainsi, « Puisque j’ai mis ma lèvre », postérieur à sa réalisation par Fauré, n’a pas à rougir de la comparaison. Retenons « Le fils du Corse » (1843) – Mateo Falcone date de 1829 – éminemment dramatique, comme « N’oublions pas qu’ils sont nos frères » à propos des Guadeloupéens frappés par un séisme. Dans un autre registre, élégiaque, « Etoile du soir » est une réussite, tout comme le « fin, coquet, piquant et charmant » (Berlioz) « Page et mari », de 1843. Le poème de Hugo le plus souvent illustré, « Comment disaient-ils », bienvenu, s’ajoute aux très nombreuses versions connues, sans déparer la collection. « Le condamné », scène dramatique présume bien des qualités du compositeur. La variété des états du narrateur est rendue avec art. Chaque pièce du récital appellerait un commentaire. Venise, pour terminer, à deux voix (« Une nuit dans les lagunes », avec Jérôme Billy et Jean-François Balièvre), constitue une réussite où la barcarolle est remarquablement illustrée.

L’excellence de la diction et du jeu font oublier le caractère parfois désuet ou larmoyant de telle ou telle pièce. Philippe Cantor, auquel nous devons ces découvertes, a la voix appropriée à ce répertoire : une expression toujours juste, intelligible, dans tous les registres. Fidèle à l’esprit des romances, le dramatisme délibéré de l’interprétation pourra surprendre, mais songeons à ce que le romantisme ambiant appelait. L’émotion est bien là. Vienne le jour où nous pourrons connaître les autres œuvres d’Auguste Morel !

La plaquette, richement documentée par Olivier Feignier, comporte les textes chantés.

 

 

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