Papageno à dada

Chevauchées lyriques

Par Laurent Bury | lun 16 Janvier 2012 | Imprimer
 
Etrange disque que celui-ci, déconcertant dans sa présentation comme dans son contenu. Celui qui se fait désormais appeler L’Oiseleur des Longchamps connut dans la dernière décennie du XXe siècle un début de carrière intéressant : de son vrai nom Jacques-François Loiseleur des Longchamps, ce baryton fut notamment l’une des trois Parques dans l’Hippolyte et Aricie enregistré en 1994 par Marc Minkowski, et le créateur français du rôle-titre de l’opéra de Britten Owen Wingrave à l’Opéra-Comique en 1997. Depuis, le temps a passé, le personnage a touché à tout (cinéma, photographie, mise en scène) et le voilà qui revient avec un CD où s’exprime son amour des équidés.
 
Ces « chevauchées lyriques » ont le grand mérite de nous faire entendre des mélodies françaises rarement interprétées et rarement enregistrées, en s’aventurant même dans la musique contemporaine : il est bon d’avoir osé une mélodie d’Olivier Greif (1950-2000), et d’en avoir commandé deux, l’une, gentillette, à Frédérico Alagna, le « frère de », et l’autre, beaucoup plus intéressante, à Patrick Loiseleur, dont on peut supputer qu’un lien de parenté l’unit au baryton. Plus étonnant, le télescopage avec la chanson populaire : Hugues Aufray et les Rolling Stones côtoient ici Debussy et Déodat de Séverac, et il n’est pas sûr que le rapprochement soit des plus réussis. L’enchaînement est difficile lorsqu’on passe du piano cavalcadant de Duparc sur un poème de Sully-Prudhomme (belle prestation de Mary Olivon) à la guitare accompagnant « Le petit cheval blanc » de Brassens, « récitation » de Paul Fort jadis très prisée dans les maternelles. D’autant plus que l’accompagnement se déhanche peu à peu sur un rythme quasi rock n’roll, en décalage total avec le ton guindé de « L’Oiseleur des Longchamps ».
 
Ce Papageno du turf a d’indéniables qualités, notamment une diction un peu à l’ancienne, un art de la déclamation qui permet à l’auditeur de se dispenser du livret d’accompagnement, une théâtralisation extrême qui arrache ces mélodies aux salons pour lesquels elles ont été conçues. Hélas, la voix bouge beaucoup, et l’on remarque d’emblée le vibrato prononcé d’un interprète pourtant encore jeune. Le problème est moins sensible dans les mélodies rapides, évidemment, et dans les textes les plus fébriles. C’est parfois l’aigu qui se décolore un peu, dans ces plages susurrées, la bouche apparemment collée au micro (on entend quand même grincer le plancher). A l’inverse, certains airs sont chantés avec une vigueur réjouissante, comme l’ariette militaire du premier actedes Dragons de Villars d’Aimé Maillart (1856).
 
Lorsqu’il aborde le lied, L’Oiseleur préfère sagement le « Roi des Aulnes » dans la version de Carl Löwe, où il trouve à manifester ses dons d’acteur sans avoir à souffrir de la comparaison avec les interprètes éminents de l’Erlkönig schubertien. On pardonnera au chanteur de ne pas être également à l’aise dans les cinq langues dans lesquelles il s’exprime sur ce disque (français, allemand, sicilien, espagnol, anglais), présenté comme le « volume 1 » d’une série qui ne fait que commencer. A suivre, donc, pour d’autres découvertes chevalines.
 
La vidéo de présentation