Ail et pitié

Clairières. Songs by Lili & Nadia Boulanger

Par Laurent Bury | jeu 30 Janvier 2020 | Imprimer

Nicholas Phan est un artiste attachant, dont on a pu suivre le parcours à travers les différents disques qu’il a déjà fait paraître chez le label Avie, un parcours britténien entamé il y a maintenant près d’une décennie, depuis Winter Words sorti en 2011, bientôt suivi par Still Falls the Rain et (provisoirement ?) parachevé avec Illuminations en 2018, tous trois avec l’excellente pianiste Myra Huang, plus les quelques instrumentistes exigés par certaines œuvres.   

Après avoir ajouté à Britten Debussy et Fauré dans ce dernier disque, Clairières lâche le maître d’Aldeburgh pour s’avancer courageusement dans un univers exclusivement français, et qui est encore loin d’être parmi les plus rebattus, même si les interprètes s’y intéressent sérieusement depuis quelques années : les mélodies de Lili Boulanger et, peut-être même plus rare, celles de sa sœur aînée Nadia, qui lui survécut pendant soixante années.

Hélas, il n’y a pas que du bien à dire de l’évolution suivie par  le ténor américain. Certes, on admire sa volonté de s’avancer résolument dans le domaine français, mais il faudra bien répéter certaines remarques déjà formulées à propos d’Illuminations : si la maîtrise de la langue est globalement correcte, il y a néanmoins des détails qui feront tiquer l’auditeur francophone. Un coach de langue a-t-il été sollicité pour les séances d’enregistrement ? On en doute, ou du moins il a du s’assoupir par moments, car quel professionnel digne de ce nom aurait laissé Nicholas Phan prononcer « Ayez pitié » comme si cela s’écrivait « Ail et pitié » ? Certes, cette plante monocotylédone est souvent associée par les anglophones au stéréotype même du Français moyen, mais elle n’a pas grand-chose à faire dans les poèmes de Maeterlinck mis en musique par les sœurs Boulanger. Plus gênant, les nasalités excessives qui, là encore, rendent un peu risible la déclamation du ténor, tout comme le recours fréquent au falsetto. Et peut-être plus inquiétant, certains signes de fatigue prématurée, la voix bougeant parfois de façon bien curieuse.

Malgré tout, pour le magnifique cycle Clairières dans le ciel, sommet de la production de Lili Boulanger, Nicholas Phan sait trouver les accents justes et mobiliser très intelligemment ses ressources vocales et expressives. Evidemment, il y a dix ans, un tel disque aurait pu apparaître comme une révélation, mais cette partition a trouvé depuis peu le plus idoine des interprètes en la personne de Cyrille Dubois, qui la chante depuis au moins 2013 et qui l’a enregistrée en 2015 pour le label Hortus. Si sincère que soit la version de Nicholas Pham, elle pâtit inévitablement d’une moindre maîtrise de la langue.

Si l’on ajoute que le minutage du disque est assez chiche (moins de 55 minutes), et qu’il n’y a pas d’inédits à attendre – même pour Nadia, le terrain a déjà été balisé au disque du moins –, on comprendra que ce récital-ci ne s’impose pas de manière impérieuse dans les discothèques.

 

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