Rien à voir avec les zombies

Die Gezeichneten

Par Laurent Bury | mer 20 Août 2014 | Imprimer

Si vous cherchez sur Internet, vous apprendrez que Die Gezechneten est le titre allemand d'un film de zombies. C'est aussi, et surtout, le titre du chef-d'oeuvre de Schreker, que notre pays s'apprête enfin à découvrir. Après Der Ferne Klang à Strasbourg à l’automne 2012 (voir compte rendu), le printemps prochain verra enfin lieu la création scénique française de ces Stigmatisés. On espère que la partition sera respectée, car l’œuvre a longtemps été connue dans des versions très écourtées : contrairement aux autres opéras de Schreker, Die Gezeichneten est disponible en DVD, dans la belle production donnée à Salzbourg au Manège des Rochers en 2005, mais sous une forme très amputée, puisqu’il y manque ses intermèdes comiques et ses scènes de foule. Même problème  pour la version dirigée par Gerd Albrecht en 1984 à Salzbourg déjà (Orfeo) et pour le live diffusé en 1991 sous étiquette Marco Polo : dans les deux cas, l’œuvre ne dépasse guère les 2h20, ce qui prive l’auditeur d’une bonne demi-heure de musique. Pour entendre Die Gezeichneten en version complète, on avait donc le choix entre le live capté à Hambourg en 1960 avec Evelyn Lear et Thomas Stewart (Walhall)  et l’unique intégrale de studio dirigée par Lothar Zagrosek dans la série Entartete Musik (Decca).

Il faut surtout un ténor capable de porter l’œuvre sur ses épaules : Helmut Krebs en 1960 est trop léger, trop mozartien, et mieux vaut oublier les pénibles braillements du titulaire de la version Marco Polo. Déjà présent à Salzbourg, Robert Brubaker a beaucoup chanté à Paris au début des années 2000, dans l’opéra russe et dans le rôle-titre du Nain de Zemlinsky, mais il semble s’être désormais rabattu sur les rôles de caractère (Mime et la Sorcière de Hänsel et Gretel au Met, Hérode de Salomé, etc.). En 2010, les aigus sont déjà devenus un peu difficiles et un chevrotement assez prononcé donne un côté « vieux monsieur » qui ne rend pas la noblesse d’âme du personnage. Il faut décidément à ce rôle un ténor héroïque : Siegfried balourd sur la scène du Châtelet, Heinz Kruse remplissait pourtant ce contrat dans la version de studio Decca.

Autour du ténor américain, quelques artistes allemands défendent leurs rôles avec brio. Anja Kampe propose une Carlotta de chair et de sang, soit l’exact opposé de l’extraordinaire Anne Schwanewilms à Salzbourg. Les deux options se défendent, mais madame Kampe s’accommodereait sans doute mieux d’un Alviano de format plus wagnérien. Martin Gantner campe un Tamare juvénile et plein d’ardeur, qui rendrait presque sympathique un personnage qui ne l’est guère. Wolfgang Schöne, encore plein de vigueur en 2010, est un Podestat truculent et plébéien, qui se démarque bien des aristocrates qui l’entourent et le méprisent. Formé en Allemagne, la basse américaine James Johnson est un Adorno bien timbré.

A ces piliers s’ajoutent quelque vingt-quatre personnages secondaires, plus le chœur, ce qui explique sans doute pourquoi trop peu de maisons d’opéra osent monter Schreker aujourd’hui. Avec un orchestre qui lui obéit au doigt et à l’œil, James Conlon est le grand triomphateur de cet enregistrement, car il sait à merveille faire vivre et avancer une partition foisonnante. Dommage qu’un DVD n’ait pas été publié, comme Arthaus l’avait fait pour deux autres spectacles de Los Angeles dirigé par le même chef, Le Nain de Zemlinsky et Die Vögel de Braunfels, captés en 2008 et 2009 ; sans doute a-t-on jugé qu’il n’y avait pas la place sur le marché pour un second DVD de Die Gezeichneten, pourtant bien plus complet que celui paru chez Euroarts. A défaut de l’image, on se contentera du son, non sans pester contre le boîtier du label Bridge, particulièrement incommode puisque les CD s’y promènent sans rien pour les retenir…

 

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