Marguerite sans Les Huguenots

Le Pré aux clercs

Par Laurent Bury | mer 25 Février 2015 | Imprimer

Si avec la reprise de Zampa en 2008, la Salle Favart peinait à nous convaincre du bien-fondé de ressusciter les œuvres de Hérold, il est vraisemblable que la production du Pré aux clercs qui sera donnée en ce mois de mars prouvera combien le compositeur est digne d’intérêt. Ce ne peut être un hasard si cet opéra-comique fêta en 1949 sa 1600e représentation ! Ce chiffre laisse rêveur, quand on songe à l’oubli à peu près total dont pâtit à présent Le Pré aux clercs. Les proustiens savent l’éloge qu’en fait le duc de Guermantes, mais qui se souvient encore du duo « Les rendez-vous de noble compagnie » ? Certes, Sumi Jo inclut l’air d’Isabelle « Jours de mon enfance » dans son disque Carnaval en 1994, mais cela n’a pas suffi à remettre la musique de Hérold à la place qu’elle mérite. Enfin, maintenant que Les Huguenots sont revenus en France et reviendront bientôt à Paris, on se réjouit que Marguerite de Valois, épouse de Henri de Navarre, retrouve son visage d’opéra-comique après avoir revécu dans le grand-opéra dont elle est l’une des protagonistes.

Du Pré aux clercs, le label Malibran propose aujourd’hui en deux CD les deux principaux enregistrements existant, le second ne retenant que les quelques airs les plus connus. Deux distributions exclusivement constituées d’artistes français rompus à l’interprétation d’œuvres de notre répertoire (contrairement au concert diffusé par la BBC en 1987, avec notamment John Aler et Carole Farley). L’intégrale – 86 minutes de musique – et les extraits ont leurs atouts respectifs, et il est bien dommage qu’à seulement trois ans d’écart les meilleurs artistes des deux versions n’aient pas pu être rassemblés pour un seul enregistrement qui ravirait tous les suffrages.

Repris au pied levé par Julie Dorus-Gras, créatrice des plus grands rôles de Meyerbeer et de Halévy (dont la Marguerite des Huguenots quelques années plus tard), le rôle d’Isabelle est typique de ces personnages de soprano colorature dont le public français était friand. Dominant la mêlée, avec une aisance stupéfiante d’un extrême à l’autre de sa tessiture, Renée Doria surclasse sans peine Denise Boursin, dont le grelot acidulé sonne bien daté (Isabelle est une princesse béarnaise, pas une fillette entrant au CP). Berthe Monmart est une Marguerite d’une immense noblesse, mais Michèle Le Bris ne peut pas lutter sur ce terrain, même si elle n’a que deux plages pour faire défendre son personnage. Claudine Collart est une exquise Nicette, dont on se dit qu’elle aurait pu faire une belle Isabelle, mais Françoise Louvay ne lui cède en rien. Chez les messieurs, le compte y est un peu moins. Mergy fut créé par Etienne Thénard, un premier ténor d’opéra-comique habitué à chanter la musique de Rossini et Bellini, ce que n’était peut-être pas tout à fait Michel Sénéchal, et encore moins Joseph Peyron. Ce dernier, dont on a souvent eu lieu de déplorer les intonations plébéiennes, témoigne malgré tout d’une belle maîtrise de l’aigu dans son air « Ce soir j’arrive donc ». En Girot, Lucien Lovano et Adrien Legros s’imposent tous deux, avec des moyens bien différents. Gaston Rey joue franchement la carte de l’opérette avec son Cantarelli zézayant, là où Pierre Giannotti chante sans vouloir faire rire à tout prix. Robert Benedetti dirige l’œuvre avec un entrain qui ne se relâche à aucun moment, là où les extraits confiés à Jesus Etcheverry semblent parfois un peu manquer du dynamisme qui s’impose. Voilà en tout cas de quoi se préparer aux représentations parisiennes tant attendues…

 

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