Ô paradis ?

Meyerbeer en France

Par Dominique Joucken | jeu 01 Décembre 2016 | Imprimer

La discographie de Meyerbeer est tellement rachitique que chaque nouvelle parution est accueillie par l’amateur avec des transports de joie. Cet album offre d’ailleurs quelques motifs de satisfaction durable. Loin de se contenter des morceaux « connus » (pour autant que cette expression ait du sens pour un compositeur aujourd’hui si négligé), l’éditeur est allé piocher des extraits dans tous les opéras de la période française de Meyerbeer. Avec à la clé une vrai originalité dans le programme : l’introduction chorale du Prophète, la cavatine d’Isabelle dans Robert Le Diable, l’air de Valentine au 4e acte des Huguenots, le duo Catherine-Pierre dans L’Etoile du Nord, … Avec l’avantage d’un minutage très généreux (78’), l’auditeur est promené dans ce qui représente les riches heures du grand opéra à la française.

Le chef Didier Talpain joue la carte du spectaculaire. Loin des baguettes qui ont cherché à alléger Meyerbeer (à l’image de Marc Minkowski), le Français n’hésite pas à déverser un flot de décibels, à souligner les effets dramatiques, à user et abuser du rubato pour obtenir un maximum d’émotion. Si cette esthétique peut donner le mal de mer à la longue, elle ne manque pas d’allure, d’autant que l’orchestre philharmonique de Sofia joue le jeu, et se montre prodigue en couleurs instrumentales saturées. On étouffe presque au milieu de si suffocantes beautés, mais abondance de biens ne nuit pas. Même option du côté des chœurs, en effectifs très importants, et que des oreilles modernes pourront trouver un brin épais, mais impeccablement homogènes et investis. La prononciation française est entachée d’un fort accent slave. Cela rebutera les puristes, mais quand on voit la liste longue comme le bras des scènes où les opéras de Meyerbeer étaient produits juste après leur création à Paris, on se dit que les textes du brave Scribe ont dû être encore bien plus maltraités qu’ici, et c’est une forme de reconstitution historique à laquelle nous sommes conviés.

Les deux solistes offrent des bonheurs plus inégaux. Pierre-Yves Pruvot est déjà un nom familier des mélomanes, et son chant châtié convient idéalement à Meyerbeer. L’art de ciseler la syllabe ne s’oppose pas à la longue ligne, et il convainc autant en Pierre le Grand qu’en Nélusko, qu’il a d’ailleurs gravé intégralement. Seuls l’un ou l’autre aigus paraissent un peu forcés, mais il s’agit peut-être d’un effet dramatique voulu. Hjördis Thébault a aussi des problèmes d’aigus, mais ce ne sont hélas pas les seuls. La soprano souffre d’abord d’un manque de volume qui rend son air de Valentine à peu près inaudible, la voix étant sans cesse couverte par l’orchestre. Elle n’est pas une vraie Falcon, soit. La Catherine de L’Etoile du Nord lui convient mieux en termes de format, mais là ce sont des problèmes de justesse qui apparaissent, les sons étant souvent trop bas. La diction n’est pas des plus soignées, et la voix semble se défaire au fur et à mesure que l’on progresse dans le programme. Bref moment de répit avec une Isabelle de Robert le Diable engagée, mais la chanteuse doit déclarer forfait dans la grande scène de Sélika. Dommage, et pour elle, et pour nous, et pour le disque, qui est passé bien près de l’exploit. Meyerbeer reste le compositeur des occasions manquées.

 

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