Ombre d'elle-même...

Airs baroques français

Par Clément Taillia | jeu 11 Février 2010 | Imprimer
Depuis leur première collaboration à la scène, en novembre 2003, autour d’une production de Serse au Théâtre des Champs-Elysées, Anne Sofie von Otter et William Christie ne se quittent plus. On doit s’en réjouir : il semble y avoir une espèce de filiation, une proximité artistique peut-être plus évidente qu’avec le bouillonnant Marc Minkowski entre la mezzo suédoise et le fondateur des Arts Florissants. Un même amour du travail savant les habite, une même réputation de sérieux et d’érudition les précède.
Pourtant ce n’est pas avec ce récital que von Otter dépassera, ou même égalera, la réussite des gravures Haendéliennes cosignées avec Minkowski. Ce n’est pas la bonne entente des interprètes qui est en cause : nous l’avons dit, le refus de l’esbroufe et de l’effet facile, la rigueur musicologique sont partagés par la chanteuse comme par le chef. Ce n’est pas non plus l’intelligence du programme :   de généreux extraits de deux éminentes Tragédies Lyriques, la Médée de Charpentier (1693) et Hippolyte et Aricie de Rameau (1733), opportunément entrecoupés d’extraits des Fêtes d’Hébé (1739), de « chansons à danser » et d’autres airs plus légers (dont certains sont l’œuvre de Michel Lambert, beau-père d’un certain Jean-Baptiste Lully) constituent un bouquet assez idéal pour appréhender ce répertoire.
Si ce disque qui avait tout pour plaire ne convainc pas, convenons (dans la douleur) que c’est, pour beaucoup, à cause de la chanteuse. Pourtant, nous aimons profondément Anne Sofie von Otter, qui nous a émus dans presque toutes ses aventures musicales. Son Octavian comme ses interprétations des Lieder de Schubert, ses enregistrements mahlériens comme ses excursions chez Offenbach ont su nous enthousiasmer. Et que dire de l’histoire d’amour qui la lie depuis déjà longtemps au répertoire baroque, sinon qu’elle s’y est plongée avec une passion et un enthousiasme des plus exaltants ?
Ici, c’est tout simplement la voix qui, commençant par dérouter, finit par attrister. On a beau ne pas être attaché vaille que vaille à une perfection technique absolue, à une plénitude sans faille des moyens, on a beau savoir passer l’éponge sans l’ombre d’une hésitation sur un certain nombre de scories vocales, on a tôt fait de constater que, sur le simple plan du chant, ce disque n’est objectivement pas digne de la réputation de la chanteuse (ni de celle de la firme productrice). « Princesse, c’est sur vous que mon espoir se fonde » (Médée), en ouverture de programme, expose déjà un timbre qui sonne creux, vide de couleurs et de substances, grisâtre et ténu. L’air de Michel Lambert (« Ma bergère est tendre et fidèle »), qui suit, ressemble à un numéro d’équilibriste : on tremble à écouter un filet de voix si cruellement privé de l’assise technique se lancer, comme à découvert, dans des vocalises qui ne le laisse pas indemne. Pis, peut-être : pour compenser l’absence de graves, la mezzo tente, au hasard, des effets expressifs qui ne sont pas du meilleur goût… Malaise. On constate avec soulagement que les grandes lignes vocales (« Ombre de mon amant » ou « Vos mépris chaque jour », toujours de Michel Lambert), conviennent encore bien à la voix, qui sait porter sans faiblir leurs exigences en matière de style comme en matière de souffle – et l’on comprend avec émotion que ce sont les vestiges les mieux conservés d’un art si abouti qui sont ici à l’œuvre. De même, avoir pour accompagnateur William Christie et ses Arts Florissants n’est jamais chose vaine. « C’en est fait, on m’y force », et la Seconde Entrée des Démons de Médée bénéficient clairement de la direction, admirablement mesurée mais pas désincarnée pour autant, du maître. Ainsi canalisées, les colères exprimées par von Otter ne sont pas sans fulgurances, et ne manquent pas d’impressionner. Mais dans un programme qui exige bien souvent de la légèreté (« Vole Zéphire » des Fêtes d’Hébé, ou les chansons pastorales, à l’image de la bien-nommée « Auprès du feu l’on fait l’amour »…), l’oreille, même amoureuse, est avant tout consolée par les plages orchestrales… et ça, on n’aurait jamais cru l’écrire un jour d’Anne Sofie von Otter !
 
Clément Taillia
 

 

 

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