Spiritualité résurgente

Schnittke, Psalms of Repentance; Pärt, Magnificat & Nunc dimittis

Par Yvan Beuvard | mar 23 Janvier 2018 | Imprimer

A travers les Psaumes de la repentance d’Alfred Schnittke, le Magnificat et le Nunc dimittis d’Arvo Pärt, ce nouvel enregistrement dirigé parKaspars Putniņš illustre le regain de spiritualité religieuse des dernières décades de l’Union soviétique. La levée progressive des restrictions à la liberté d’inspiration permit alors aux deux compositeurs, témoins engagés, d’y consacrer l’essentiel de leur énergie créatrice. Ainsi écouterons-nous  ces trois œuvres majeures, pleinement inscrites dans leur temps, qui renouent avec une expression mystique de la tradition orthodoxe slave. Le cheminement  spirituel de chacun des compositeurs s’avère complexe.

Schnittke s’intéressa plus particulièrement à la religion et à l’ésotérisme (Faust, la Kabbale) après la mort de sa mère, catholique. Son père était juif, lui-même avait baigné dans le luthérianisme de ses origines lettones, puis dans le catholicisme romain de Vienne et allait se convertir à l’orthodoxie en 1982.  Musicalement, on trouvera parfois dans son écriture, résolument originale, la marque de Bruckner autant que celle de Chostakovitch. Le millénaire de l’introduction du christianisme en Russie, célébré en 1988, fut l’occasion pour Schnittke d’écrire les douze pièces qui composent ce recueil.  Les  Psaumes de la repentance, appelés encore Psaumes de la pénitence, empruntent leurs textes à des anonymes de la fin du XVIe S, et non point à ceux de David. L’histoire est celle du meurtre des deux plus jeunes enfants du Grand Prince Vladimir par leur aîné, après  une longue et sanglante guerre de succession.  Si, en dehors de la sixième pièce,  rien dans les  textes retenus par le compositeur ne fait directement référence à cette histoire, le sujet est grave, sombre, dominé par la culpabilité voire la terreur,  la résignation, l’impuissance de l’homme à échapper à son destin, depuis Adam et la chute jusqu’à une forme de rédemption ultime. L’œuvre, complexe, au style décanté, unifié, est confiée au seul chœur à quatre voix mixtes, rarement divisées, d'où se distinguent de fréquents soli. Cependant les changements de registres, de couleurs, la présence de fréquentes pédales, le langage torturé, avec des chromatismes nombreux, des clusters, qui se résolvent dans la tonalité, formant des textures riches, permet au discours de se renouveler. Le chant se soumet à la prosodie, très souple, avec des métriques variées à souhait pour épouser la diction du texte au plus près. L’auditeur peut échapper ainsi à une fréquente monotonie du chant choral a cappella. Il faudra attendre l’ultime pièce – où, opportunément, le compositeur gomme tout texte et s'en remet à la voix, bouche fermée - pour trouver enfin la sérénité et la paix, dans un lumineux ré majeur, avec citation du motif bien connu « B.A.C.H. ». Des moments de pure beauté ponctuent cette interprétation, le finale de la septième pièce, par exemple, et, surtout, la onzième, puis la douzième dont il est fait état plus haut.

Après le Requiem (1975) où le plain-chant était associé à la guitare électrique et à la batterie, les deux pièces d’Arvo Pärt, écrites à plus dix ans d’intervalle, sont syllabiques, de style quasi liturgique, recueilli, empreintes de sérénité et de confiance. Commande de Stuttgart, le Magnificat, sans doute l’une de ses oeuvres les plus jouées et enregistrées, est devenu très vite un classique.  L'ancrage dans les traditions est constant, occidentale comme orthodoxe. Pärt renoue ainsi avec les polyphonies anciennes dont il intègre l'écriture, familière. Commande du chœur de la cathédrale d’Edimbourg, plus rare est le Nunc dimittis. que le culte anglican associe traditionnellement au Magnificat. Son atmosphère nocturne, paisible, douce et confiante va progressivement s’amplifier jusqu’à la lumière (« lumen ad revelationem »), pour terminer sur un bercement qui s'assoupit. Oeuvre également séduisante, chantée remarquablement par le Chœur de chambre philharmonique estonien. Ce dernier est dans son élément et son engagement est manifeste. La précision, la conduite des phrasés, les couleurs sont au rendez-vous et l’émotion dégagée est indéniable.

Aucun éditeur ne sert davantage l’oeuvre de Schnittke que le label BIS, qui publie au fil des mois et des ans ce qui tend vers une intégrale. Arvo Pärt n’est pas moins bien servi. Cet enregistrement est d’une qualité rare, malgré une prise de son qui accorde une part importante à la réverbération. Celui des Psaumes de la repentance,  le quatrième depuis 1999 (chœur de la radio suédoise, dirigé par Tönu Kaljuste), se situe à un même niveau que celui que gravaient l’an passé Hans-Christoph Rademann et le RIAS Kammerchor. La concurrence est aussi rude pour ce qui est des deux pièces d’Arvo Pärt.  Alors que le livret comporte la traduction de la présentation des œuvres en français, pourquoi n’avoir pas étendu cette bonne pratique aux textes chantés, essentiels ?

 

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