Un demi-siècle après Bonynge

Thérèse

Par Laurent Bury | jeu 30 Mai 2013 | Imprimer
 
Je suis un opéra de Massenet situé au XVIIIe siècle dans lequel l’héroïne mezzo est partagée entre le baryton dont elle est l’épouse et le ténor qu’elle aime, et je me termine par un suicide, je suis… Werther ? Mauvaise réponse. Je suis… Thérèse ! Bien que situé dans le contexte de la Révolution française, cet opéra d’une heure n’a rien de la grande fresque à la Andrea Chénier ; Massenet y livre un condensé de son art, à travers une succession de scènes intimes, duos et trios, que troublent à peine les chants de soldats entendus au premier acte, mais à laquelle met un terme l’irruption de la foule quand tombe le rideau du deuxième acte. On imagine quelle soirée un directeur de théâtre pourrait composer en réunissant Thérèse à La Navarraise, dont le livret est également dû à Jules Claretie, les deux œuvres courtes les plus fortes de Massenet (et pourquoi pas, pour détendre l’atmosphère en fin de parcours, y ajouter Le Portrait de Manon, ce qui donnerait un triptyque du plus bel effet). S’il y avait une justice, le menuet de Thérèse, interprété au clavecin lorsqu’on l’entend pour la première fois, serait aussi célèbre que celui de Manon, sinon davantage, car il se dégage de la répétition obsédante de son thème une mélancolie obsédante.
Il existait jusqu’ici trois versions de Thérèse : la première, gravée en studio 1973 par les habituels comparses de Joan Sutherland pour ses autres intégrales massenétiennes dirigées par Richard Bonynge (Huguette Tourangeau, Ryland Davies et Louis Quilico) ; la deuxième, en 1981, écho d’un concert réunissant Agnès Baltsa et Francisco Araiza ; la troisième, captation live d’un concert donné en 1992 aux Pays-Bas avec Jeanne Piland dans le rôle-titre. Trois versions en moins de vingt ans, cela peut paraître beaucoup, mais ce n’est pas tant que ça : le français était souvent bien exotique, quand ce n’était pas les voix qui laissaient à désirer (ah, les graves d’ectoplasme bramés par la Tourangeau !). Deux décennies plus tard arrive enfin l’enregistrement qui devrait désormais faire autorité, tant il s’avère supérieur aux précédents. Il offre d’abord l’avantage d’une diction presque entièrement francophone, ce qui n’a rien d’un détail dans une œuvre dont la scène finale est entièrement parlée en mélodrame, avant une ultime phrase chantée. Ce véritable numéro d’actrice est excellemment servi par Nora Gubisch. La mezzo française livre une incarnation magistrale, trouvant le juste dosage entre émotion, ardeur et dignité, dans une tessiture où elle ne rencontre aucune difficulté.
On l’a dit plus haut, Thérèse présente une vague ressemblance avec Werther, sauf que Thorel n’a rien d’un Albert, bien au contraire. Le rôle du baryton n’est pas celui d’un terne raisonneur, mais d’un homme authentiquement aimé par son épouse, et le Canadien Etienne Dupuis, révélé à cette occasion, compose un personnage plein de charme et de douceur. Massenet ne lui a évidemment pas réservé les mêmes envolées lyriques qu’au ténor, mais ce mari-là n’a rien d’un bonnet de nuit. Charles Castronovo est le seul non-francophone, mais sa maîtrise de notre langue est remarquable, et il joue lui aussi son rôle avec conviction ; son timbre est en revanche un peu moins admirable, et surtout un peu trop léger pour un rôle qui exige plus d’héroïsme (le créateur, Edmond Clément, était un grand Don José). La prise de son en direct lors d’un concert garantit une vie bien plus grande qu’en studio, sans les aléas de la scène. Loin des orphéons de certaines versions, le clavecin qu’on entend ici contribue au trouble du souvenir qu’Armand rappelle à Thérèse. La direction d’Alain Altinoglu confère à l’œuvre une belle clarté et évite les langueurs superflues, mais souligne toute la volupté de l’orchestration massenétienne.
Dans sa version livre, le disque est accompagné des contributions érudites de Jean-Christophe Branger, d’Etienne Jardin (qui mélange curieusement Zorro avec L’Heure espagnole puisqu’il trouve un certain « Don Diego » dans l’œuvre de Ravel), d’Alexandre Dratwicki (qui annonce un intérêt prometteur pour l’opéra naturaliste), de Thierry Santurenne, et même le témoignage de Gabriel Fauré qui assista à la création de Thérèse à Monte-Carlo.
 
Sur Qobuz : 
Thérèse (Intégrale) | Jules Massenet par Alain Altinoglu
 
 
 

 

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