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Claire de Monteil : « Je n’en reviens toujours pas ! »

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Interview
21 mars 2024
Claire de Monteil a fait des débuts aussi inattendus que triomphaux dans Médée à La Scala il y a quelques semaines. Récit d’une success story, et rencontre avec une des sopranos les plus prometteuses de sa génération.

Infos sur l’œuvre

Détails

1- Les années d’apprentissage

Votre récent triomphe à la Scala de Milan en janvier 2024 nous a tous impressionnés et nous avons voulu mieux vous connaître. À l’aune de votre succès, on mesure mieux votre parcours. L’amour de la musique et du chant est apparu très tôt dans votre vie ?

Ma mère, flûtiste, ayant désiré que ses enfants jouent de plusieurs instruments, je me suis mise au piano. Elle avait créé une école de musique à Issy-les-Moulineaux, association qui s’appelle encore aujourd’hui la Boîte à musique. Enfant, j’assistais aux cours de chant et le professeur s’amusait à me faire vocaliser, mais moi je voulais chanter des airs ! Mes parents m’ont alors inscrite à la maîtrise de Suresnes jusqu’à l’âge de 15 ans. Comme j’étais trop jeune pour rentrer au conservatoire d’Issy, une amie musicienne m’a conseillé de prendre des cours avec sa professeure de chant, Herminie Yerissian, d’origine à la fois iranienne et arménienne, qui avait étudié à l’Académie de Vienne. Discipline stricte : pas question de chanter en dehors des cours, ma voix se développant naturellement à l’étude des Arie Antiche italiens. Mes parents ont alors engagé Herminie dans La Boîte à Musique !

2- Vienne et Genève

Comment votre professeur envisageait-elle votre avenir ? Songeait-elle à vous faire rentrer, par la suite, au Conservatoire de Paris ?

Pas du tout. Avec Herminie Yerissian, je baignais dans la musique germanique. Aussi me conseilla-t-elle de rentrer à l’Académie de Vienne car je parlais un peu allemand (ma première langue à l’école). Elle m’avait déjà fait chanter, à l’âge de 17 ans, l’air d’Agathe du Freischütz de Weber et l’air de Rusalka de Dvorak ! Je me suis donc présentée au concours à Vienne, mon premier contact avec un pays étranger, et j’ai été jusqu’en finale ! Herminie Yerissian m’a alors conseillé de partir à l’étranger et pourquoi pas à Genève où je connaissais quelqu’un qui étudiait le piano à la Haute École de musique ? J’ai passé le concours et ai été admise dans la classe de Maria Diaconu qui m’a beaucoup apporté. J’avais alors 19 ans.

3- Weimar

Maria Diaconu, très connue à Genève, vous a-t-elle parlé de stages avec de grands maîtres par exemple ?

Elle m’a surtout incité à me préparer à la scène en participant aux cours d’été du Lyric Opera Studio de Weimar en Allemagne. Dès ma première audition, j’ai été engagée pour interpréter la Première Dame dans la Flûte Enchantée, l’opéra de fin de stage mis en scène et accompagné au piano. C’était la première fois que je chantais un rôle entier et, en plus, en allemand. Parmi les 30 étudiants, 80% étaient Américains et ne parlaient qu’anglais ! Nous avions au moins 5 chefs de chants, des « coachs » comme disent les Américains. Il y avait une vraie bienveillance, une joie de vivre incroyable. À ma grande surprise, on me disait que j’avais une grande voix et ce stage m’a donné une vraie confiance en moi, une sorte de légitimité. L’année suivante j’ai interprété, de nouveau à Weimar, Frau Fluth des Joyeuses Commères de Windsor de Nicolai et, l’année suivante, la Comtesse des Noces de Figaro de Mozart.

Après Genève et Weimar, vous sentiez-vous prête pour passer des auditions dans les théâtres ?

Pas du tout. A 22 ans, mon but était de me perfectionner encore. À Weimar, le directeur du Lyric Opera Studio, le baryton-basse Damon Nestor Ploumis, m’a donné le meilleur conseil. Il sortait de l’Academy of Vocal Arts de Philadelphie qui était, à son avis, l’école d’enseignement du chant la plus prestigieuse des États-Unis où sont admis des chanteurs de haut niveau. Grâce à mes parents j’ai pu passer le concours. L’Academy of Vocal Arts est une école privée soutenue par d’importants mécènes et sponsors. La formation, complètement gratuite, dure quatre ans et une bourse est versée aux chanteurs sélectionnés. La formation musicale doit être acquise car, à l’Académie, l’accent est mis uniquement sur le chant et la scène, l’entrainement étant comparable à celui d’un sportif. Je me présente au concours d’entrée à Philadelphie en 2016. Parmi les six pianistes chefs de chant de l’école, Danielle Orlando et Audrey St Gilles m’accueillent et m’écoutent. On me conseille de travailler à l’avenir mon registre grave un peu déficient, ce que je fais aussitôt pendant trois heures ! J’ai franchi tous les caps jusqu’à la finale, mais je n’ai pas été admise. Les chefs de chant, enthousiastes, m’ont alors conseillé de me représenter l’année suivante en me préparant, cette fois, plusieurs semaines auparavant, avec eux. Je suis alors entrée, avec huit autres chanteurs, à l’académie de Philadelphie. J’avais 24 ans.

4- Les États-Unis

Cette école est réputée dans le monde entier. Comment s’est passé votre séjour à l’Academy of Vocal Arts ?

Nous étions dans un environnement exceptionnel : on chantait toute la journée ! J’ai fait ainsi plus de progrès vocalement en 6 mois qu’en 5 ans à Genève, car outre les cours de chant avec Bill Schumann, nous avions deux ou trois séances de travail par jour avec un des six pianistes. Quatre opéras étaient présentés chaque année (trois avec orchestre et un avec piano) ainsi que quatre récitals en allemand, en anglais, en français, et en russe (nous avions aussi des cours de langues). Au programme de ma première année :  Rigoletto, Le Démon d’Anton Rubinstein (en russe), Lucia di Lammermoor et La Flûte Enchantée. Pour les productions mises en scène, je travaillais avec le chef d’orchestre gréco-américain Christopher Macatsoris qui, lors des trente années qu’il avait passées à la Scala de Milan, avait été le pianiste et chef de chant de Renata Scotto et Renata Tebaldi. Son exigence extrême m’a fait progresser incroyablement. Nous avions des musicales de cinq heures tous les jours sous forme de master classes : les étudiants y étaient tous conviés. Le jour de la première répétition avec orchestre, Macatsoris m’a mise au pupitre à ses côtés, pendant que je chantais. Et il me chuchotait : « Tu entends les cordes, là ? et ici les bois ? Eh bien, c’est toi qui les diriges, c’est toi la cheffe d’orchestre ! ». Durant mon séjour j’ai pu passer de nombreux concours aux États-Unis et aussi en Australie, à Sydney, où j’avais obtenu le premier prix. À l’Academy of Vocal Arts, j’ai eu la chance d’interpréter, entre autres rôles, Fiordiligi de Cosi fan Tutte de Mozart, Leonora du Trouvère de Verdi et le rôle-titre d’Ariane à Naxos de Richard Strauss avant le rôle d’Amélia dans Le Bal Masqué de Verdi que je préparais pour ma dernière production à Philadelphie.  De plus, je venais de gagner le concours régional de Washington, ce qui me donnait accès à la demi-finale du Metropolitan Opéra.

5 -La traversée du désert

Décidément l’avenir vous souriait !

Hélas, à la suite d’un choc émotionnel particulièrement violent, ma voix a été très affectée. Le phoniatre de l’école, très inquiet, m’a interdit de chanter pendant 2 semaines. Je travaillais donc le rôle d’Amelia en silence en marchant des heures dans la journée. À peine rétablie, j’ai décidé, malgré tout, de me présenter à la demi-finale du MET à New York. Mais il était encore trop tôt. Deux semaines, après débutait le confinement à la suite de l’épidémie du COVID. L’école a fermé, le récital final devant tous les agents et journalistes a été supprimé, j’ai dû rentrer en France où tous les projets que j’avais sont tombés à l’eau. J’ai sombré dans une grave dépression et ai totalement abandonné le chant. Mon silence a duré trois ans. Je suis devenue ostréicultrice à l’île d’Oléron.

A la fin de l’épidémie j’ai tout de même recontacté les personnes que j’avais jointes avant mon départ pour Philadelphie. Je n’ai reçu qu’une seule réponse, celle du pianiste et chef de chant Antoine Palloc. Je venais de lire son nom dans un article sur les concerts de « L’Instant Lyrique » à Paris. Ma mère m’a demandé de remplacer mon premier professeur de chant et ainsi, j’ai pu prendre des leçons avec Antoine. Il m’a remise en selle : j’ai étudié mes rôles avec lui, il m’a aidé à contacter des directeurs d’opéras et m’a présentée, par la suite, à son amie Sophie de Ségur, très investie dans le monde lyrique. Sophie m’a comprise et immédiatement soutenue. Elle continue à le faire aujourd’hui encore.

6 – Le chemin vers la Scala

Votre confiance en vous est alors revenue ? Ce que vous aviez acquis à Philadelphie n’était pas perdu !

En effet. J’étais décidée à me battre et me suis inscrite au concours Renata Tebaldi à Milan en mai 2022, où j’ai chanté l’air d’Elisabeth de Don Carlos, en français, qui m’avait porté chance à Sydney. Dominique Meyer, le directeur de la Scala, était dans le jury. Persuadée de n’avoir pas été à la hauteur, quelle n’est pas ma surprise lorsque j’apprends, fin juillet, que je suis prise pour la finale ! Je tombais des nues ! J’ai immédiatement déclaré à mon père : « ce concours Tebaldi, je le gagne » ! En scène j’ai tout donné et en septembre, j’ai obtenu le deuxième prix !

J’ai écrit aussitôt à plusieurs agents artistiques. L’Italien Giorgio Trucco, le premier à me faire confiance, m’a décroché une audition à Bologne, où je suis parvenue à travailler avec Leone Maggiera qui avait été le pianiste de Renata Tebaldi, puis à Livorno où je suis engagée illico pour le rôle de Leonora du Trouvère de Verdi. Enfin j’auditionne à la Scala de Milan, le 4 juillet 2023. Je sentais une énergie incroyable en moi en pensant à toutes ces légendes qui avaient chanté sur cette scène. Consciente que je n’avais pas encore retrouvé l’entraînement vocal de l’Academy of Vocal Arts, je ne m’attendais pas à être engagée comme doublure du rôle de Fiora dans L’Amore dei Tre Re de Montemezzi à La Scala. En réalité, je n’avais rien perdu de tout ce que j’avais appris à Philadelphie. À la fin de la première semaine de répétition, le directeur en charge des distributions à la Scala, me convoque : « Est-ce que tu connais le rôle de Médée de Cherubini ? Nous allons monter l’ouvrage en français et nous aimerions t’entendre dans ce rôle ». Après la dernière de l’opéra de Montemezzi, je rentre à Paris pour un concert à Gaveau, quand, le 14 novembre, Giorgio m’appelle : « Claire, la Scala t’engage, du 28 novembre au 29 décembre, comme doublure de Médée ! ». Tous les amis m’ont alors aidée : Antoine, avant tout, au piano, Sophie, Yves Coudray (pour travailler le personnage) et Anick Massis devenue depuis ma professeure.

Vous deviez donc aborder le rôle de Verdi et à la fois apprendre et répéter celui de Cherubini ?

Effectivement ! Commence alors une série d’allers et de retours entre Livorno et Milan.  A la Scala, en dehors des répétitions de mise en scène, je travaillais avec le célèbre chef de chant James Vaughan. Marina Rebeka, titulaire du rôle, étant arrivée le 14 décembre, je suis allée répéter le Trouvère à Livorno. Le 8 janvier, on m’appelle : « Tu dois remplacer Marina pour la générale de Médée à la Scala le 12 ». James m’attendait à Milan et avait organisé un filage de l’opéra à 17h, en studio, avant la générale publique. J’allais chanter pour la première fois avec orchestre, dans un coin de la scène, avec partition, tandis que Marina assurait la mise en scène. A Livorno, après la dernière le 21, la Scala m’appelle : Marina souffrante ayant dû se faire remplacer le 20, je dois revenir à Milan car je devrai sans doute assurer la représentation du 23 janvier. Ce jour-là après une seule répétition en studio, je suis sur scène le soir. A la fin le public est très chaleureux. Le 26, Marina rechante, sa voix se brise soudain et je la remplace dans le 2e et le 3e acte. Enfin lors de la dernière du 28 janvier, je rechante intégralement Médée. Cette fois, j’ai pu vraiment me libérer et me donner à fond.  Et à la fin, le public s’est levé pour m’applaudir ! Je n’en reviens toujours pas !

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