Protée ou démiurge ?

Concert MusicAeterna - Montreux

Par Maurice Salles | lun 28 Août 2017 | Imprimer

Après Genève où il dirigeait sa version de La Clemenza di Tito c’est à Vevey que Teodor Currentzis donnait un concert dans le cadre de la tournée qu’il effectue avec l’ensemble Musica Aeterna. Invité par Septembre musical, le festival de musique classique de Montreux-Vevey, il proposait un programme destiné à mettre en valeur les artistes du chœur et les instrumentistes de l’opéra de Perm, dont il assure la direction artistique. Disons-le tout net : les mélomanes réfractaires au « personnage » de Teodor Currentzis, à son « look », à sa gestuelle, qui s’abstiennent pour ces motifs d’assister aux concerts qu’il dirige ont eu grand tort. D’abord parce qu’il se renouvelle et se montre étonnamment sobre, probablement parce que les œuvres liées au répertoire sacrée lui inspirent un autre comportement, nettement moins exubérant. Ensuite parce qu’il trouve d’autres biais pour satisfaire ce qui nous semble être, de la part de cet adolescent prolongé, une perpétuelle recherche de sa propre identité : hier ludion bondissant pour diriger l’opéra, il devient ce soir le supérieur d’un couvent dont les choristes et les musiciens sont les moines.

Le ton est donné dès la première partie, consacrée entièrement à des extraits d’œuvres pour chœur a cappella. Précédé de quelques tintements d’une cloche à la sonorité délicate et lointaine, de la coulisse surgit un moine portant un violoncelle, il s’accroupit en fond de scène à cour et tisse un continuo monocorde dans la pénombre, tandis que défilent, porteurs de lumignons qui éclairent à peine leurs visages, les artistes des chœurs vêtus d’un noir uniforme qui évoque évidemment celui des ecclésiastiques. On comprend dès lors que ce concert sera « mis en scène » et que les lumières, qui évolueront sans cesse au gré des options du directeur musical, participeront à la volonté manifeste de créer un art total, où l’on s’efforce de combler les yeux et les oreilles pour satisfaire l’esprit. Et l’on se plaît à dire qu’hormis la « chorégraphie » où les choristes miment le désespoir et la déploration, saisissante mais si théâtrale que la sincérité de l’affliction exprimée par le chant est contaminée par l’affectation que trahit la synchronisation des mouvements, la gageure est tenue largement.

Du « O vis eternitatis » d’Hildegard von Bingen qui ouvre le concert au « Remember not, Lord, Our  Offences » de Purcell sur lequel se referme cette première partie, le chœur de l’Opéra de Perm, sous la conduite inspirée de Teodor Currentzis, nous fait voyager du connu à l’inconnu, mais toujours aux frontières de l’étrange. La vision de l’abbesse allemande prend ici d’inattendues résonances byzantines et même de « cante hondo » dans le chant habité d’une soprano qui semble happée par un ailleurs. Le Lux Aeterna de Ligeti, magma indistinct d’où émergent à peine des fragments qui deviennent une plainte ininterrompue, peu à peu absorbée dans un murmure à peine audible qui se résout en dissonance, avant qu’un effet d’échos ne produise des sonorités d’airain, qui évolueront en psalmodie avant de se dissoudre, devient une expérience sensorielle qui tend à rendre mystique l’auditeur. Il en est de même avec le deuxième mouvement du concerto pour chœur d’Alfred Schnittke, compositeur que Teodor Currentzis estime injustement négligé. Longue psalmodie sur laquelle une mélopée lancinante est reprise à l’octave, riche chœur réduit à un souffle en un instant, échos de la liturgie slavonne, scansions qui déchaînent un océan sur lequel tournoie une voix de soprano, et puis, tandis que la lumière baisse, la douceur insistante d’une requête, et comme un départ dans le lointain.

Le « Credo » de Stravinski commence en chuchotement, qui devient un murmure, qui s’élève jusqu’à devenir proclamation ponctuée par la cloche en coulisse, et l’énergie évoque les marches de l’Oural tandis que la lumière est la plus vive sur l’Amen final. I will sing unto the Lord n’a pas la suavité familière, mais le legato est incontestablement séducteur. Admirable encore le premier des Trois chants sacrés d’Alfred Schnittke, avec ce crescendo très doux, très modulé, la voix féminine flottant sur le tapis des voix masculines, rejointes par le chœur féminin, la fusion polyphonique en crescendo et le diminuendo qui meurt. On reste à la même altitude de perfection sonore pour l’extrait de la cantate consacrée à Saint Jean Damascène par Sergei Taneyev sur un poème de Tolstoï, que Teodor Currentzis dirige au pied de la scène, avant une interprétation quelque peu expressionniste des deux prières sur la musique de Purcell, Hear my Prayer, O Lord et Remember not, Lord, Our Offences, où l’imploration se fait presque revendicative.

Etait-ce une manière de préparer l’auditoire à l’interprétation du Requiem de Mozart qui allait suivre ?  Elle nous a semblé avoir pour moteur la valorisation de contrastes, soulignés avec une force qui nous semble transformer la prière en exigence. C’est peut-être lié à une sensibilité exacerbée telle qu’elle peut se manifester dans des survivances comme les pleureuses ? Cette virulence est peut-être corollaire de la douleur, mais au point de vue liturgique elle ne semble pas fondée, puisque le croyant qui exprime sa crainte exprime aussi son espoir dans la miséricorde divine, dont il ne devrait pas douter, et c’est le rôle du Requiem de l’y aider. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas cette exécution qui nous aura rapproché d’une expérience mystique. L’entrée des musiciens en soutane et des choristes en uniformes monastiques avait peut-être pour but de nous mettre « dans le bain », de créer les conditions d’une exécution proche des conditions réelles. Nous y avons vu une pantomime, une preuve supplémentaire de cette quête de soi que mène Teodor Currentzis puisqu’il est le grand ordonnateur de la cérémonie. Habileté ? Sincérité ? Rouerie ? En dépit des qualités techniques de l’exécution instrumentale, avec mention au brillant tromboniste qui introduit le « Tuba mirum », à laquelle les solistes contribuent avec une apparente conviction mais sans réussir dans leurs ensembles à donner l’impression du chant fusionnel d’une foi partagée, cette interprétation ne nous aspire pas vers un ailleurs ineffable. Reste le charme de la voix pure et lumineuse de Julia Lezhneva, une fois purgée d’un trop plein d’air, la souplesse et la clarté de celle du ténor Thomas Cooley, le timbre et la fermeté de la basse Tareq Nazmi et la discrétion de la mezzosoprano Catriona Morison, dont les bras nus et les cheveux roux avaient néanmoins quelque chose de sulfureux ! Ce qui ne nous a pas comblé a pourtant transporté l’assistance, qui au-delà des applaudissements dont elle a submergé légitimement les choristes, fait un triomphe debout à tous les artistes, et évidemment à Teodor Currentzis. Mais auquel de ses personnages en quête d’unité ? Le musicien qui obtient des merveilles de ce choeur ? Celui qui soumet les oeuvres à son tempérament ? Celui qui programme l'environnement des concerts pour une efficacité maximale de la musique ? Protée ou démiurge ?

 

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