Mozart réenchanté

Die Zauberflöte - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | jeu 22 Mars 2018 | Imprimer

Philologique cette Zauberflöte mise en scène par Pierre Thirion-Vallet, jeudi à l’Opéra de Clermont-Ferrand ? Comment en douter si l’on se réfère à la volonté de Mozart et de Schikaneder son librettiste de faire de ce Singspiel une féérie d’abord en phase avec la magie de l’enfance ! On est loin d’une symbolique grandiloquente sur fond de surcharges métaphysiques saturées d’accessoires où s’égarent bien des productions. En 1794, les dessins des frères Schaffer laissent à entendre que les premières mises en scène de Schikaneder garde à l’œuvre « ses proportions justes, à l’intérieur d’une naïveté qui [doit] être son plus grand charme », estime Guy Coutance, musicologue et metteur en scène. D’abord destiné à un public populaire La Flûte s’articule autour de cette trilogie du merveilleux, de la bouffonnerie et du mystère. Thirion-Vallet est en cela au plus près des vœux de Mozart et de son librettiste. Pour d’évidentes raisons de cohérence chronologique, metteur en scène et le chef d’orchestre poussent le scrupule jusqu’à placer la tentative de suicide de Pamina après sa scène de désespoir, et d’enchaîner logiquement avec l’intervention salvatrice de Sarastro. Et pour de non moins évidentes raisons d’intelligibilité, les récitatifs sont en français.

Mais auparavant, tout commence bien par une levée de rideau… sur Tamino endormi. Le lit, élément clef du décor où le héros revient se ressourcer. Rêve ou réalité ? Klodyan Kacani incarne avec candeur et spontanéité ce prince en pyjama, grand enfant nourrit de généreux idéaux. Il affronte ainsi les épreuves qui le font grandir avec un confondant mélange de fraîcheur et de fougue. Beau ténor doué d’une séduisante fermeté d’accents, il n’abuse jamais de ses talents expressifs, préférant déployer une admirable sensibilité de timbre et une attention constante aux nuances. Dans une atmosphère digne de L’enfant et les Sortilèges, il tente de résoudre un mystérieux jeu de piste, perdu au milieu de livres qui le dominent et d’où surgissent ou disparaissent les protagonistes : une inquiétante mise en espace onirique judicieusement soulignée par les lumières de Véronique Marsy.


Erminie Blondel (Pamina) et Piotr Lempa (Sarastro) © Ludovic Combe

Erminie Blondel fait écho à son prétendant somnambule en pimpante Pamina, jupette fleurie tendance Alice au Pays des Merveilles. Applaudie il y a quatre ans sur cette même scène pour son époustouflante Lucy du Téléphone de Menotti et sa magistrale Voix humaine de Poulenc, et deux ans plus tard pour sa vibrante héroïne dans Roméo et Juliette de Georg Benda, on la retrouve avec cette attachante féminité vocale aux intonations délicatement sensuelles. Petite fille sage, corsage flashy impeccable et bottines roses, mais non dénuée de passion, elle impose une parenthèse colorée dans l’univers austère et écrasant du savoir livresque imaginé par Frank Aracil. La théâtralité des deux héros énamourés ne manque pas de tendresse et d’humour. Ils jouent de contraste avec l’imposante figure tutélaire du Sarastro de Piotr Lempa et la perfidie du Monostatos rockeur-punkoïde de Maxime Duché, basse opportunément rugueuse et bien sonante. Pour sa part Lempa déploie une ligne vocale au lyrisme crépusculaire et à l’énergie charismatique. Maître Yoda grand format pompeusement sentencieux ou Père Fouras caricaturalement cérémonieux jusqu’à l’étirement de ses vibratos ? Thirion-Vallet ne fait pas économie d’une discrète ironie, fidèle en cela à Mozart qui moquait à mots à peine couverts la franc-maçonnerie pontifiante et misogyne qui l’avait exclu deux ans auparavant pour la prétendue légèreté de ses mœurs. Eléments de décor et costumes prennent en conséquence leurs distances avec la traditionnelle rhétorique symboliste.

Romain Dayez enfonce le clou en s’imposant en Papageno boute-en-train insouciant et jouisseur. Timbre corsé, projection généreuse, ce baryton au panache lumineux en vient presque à surjouer le côté bouffe gentiment nigaud alors qu’on l’attend un peu plus roué face à la malicieuse Papagena de Pauline Feracci, au soprano tonique et plein de verve. Pour régner sans partage sur tout ce petit monde plus ou moins interlope il faut une Reine incontestée. C’est Marlène Assayag. La maturité du rôle lui va comme un gant. Reine elle est, parce qu’elle est mère aimante et exclusive ; parce qu’elle possède la noblesse et la profondeur du personnage ; parce qu’elle contrôle des aigus d’une perfection clinique, avec précision et autorité, et qu’elle assure un médium charnu aux indéniables qualités dramatiques. Elle revendique souverainement cette ambivalence, robe noir semée d’étoiles au diapason de ses trois suivantes. L’extravagante diversité et l’inventivité des costumes intemporels de Véronique Henriot, jamais prise en défaut d’imagination, se conjuguent à la concision du décor.

La Flûte étant aussi affaire de couple, Amaury du Closel peut légitiment partager la couronne. Il conduit sans ciller l’Orchestre Opéra Nomade d’une battue vigoureuse. Sa dynamique narrative enflamme les pupitres des vents et pousse les cordes dans leurs retranchements. L’orchestre prend manifestement plaisir à saisir ainsi traits et accents à bras le corps afin d’exalter les phrasés. Amaury du Closel tourne avec gourmandise et enthousiasme les pages de ce grand livre d’images : Mozart l’enchanteur ne l’entend pas autrement.

 

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