Pour la bande-son, et le souvenir

Hippolyte et Aricie

Par Yvan Beuvard | dim 23 Janvier 2022 | Imprimer

Avec le recul, cet Hippolyte et Aricie restera déjà comme témoignage fort des inquiétudes et du désarroi du monde de la musique et du spectacle lors du premier confinement. En fosse, les musiciens masqués, et à la fin, les participants réunis au balcon, silencieux et masqués, figurent une sorte de déploration sur la mort d’une salle et d’un répertoire qui semblaient condamnés par la pandémie. La prise, unique, interrompue malencontreusement par une panne (*), est restituée avec vérité. Aucune correction, au point que certains gros plans nous confirment quelques faiblesses.

Lors de la diffusion en direct, notre appétence, après une longue disette, était telle que l’on avait oublié les outrances de la mise en scène. On la subissait tant bien que mal (Brigitte Maroillat en avait rendu compte : Pour l’effervescence vocale et musicale). Elle devient insupportable à la relecture : trop souvent, poncifs, provocations gratuites, laideur agacent, irritent, et desservent l’œuvre et ses interprètes. Passée la surprise, l’humour déjanté s’use très vite, et c’est à peine si l’on sourit à la fin lorsque Lea Desandre prend son vélo pour quitter la scène. Le temple de Diane au I ? Un drap blanc mal tendu, devant lequel Aricie (de dos) se bande la poitrine, avant d’enfiler la tenue des prêtresses (combinaison blanche avec ceinturon). La grossesse avancée de la chasseresse atteste sa relation à Hippolyte, mais ne semble pas faire obstacle à ses vœux. Ce dernier est en jupe, assortie à un gilet baroque, avec fraise. Les prêtres(ses) entrent, combinaisons blanches, équipées de ceintures à cartouches de chasse, qui font leurs ablutions dans un seau de plastique noir. La grande prêtresse, armée d’un fusil, tire une cartouche de peinture sur la toile de fond de scène, imitée après son premier air par ses obligées, pour un résultat à objet esthétique (clin d’œil à Niki de Saint Phalle)… la peinture au pistolet n’est-elle pas aussi convaincante que celle au fusil ? La vidéo mérite d’être attentivement regardée pour se convaincre de la vacuité prétentieuse du projet, et ce ne sont là que les premières scènes. En dehors du deuxième acte et du début du suivant, tout, ou presque, sera à l’avenant, trop souvent grotesque, parodique, en contradiction régulière avec le propos du livret et de la musique.  Oublions, si c’est possible. La direction d’acteurs est parfois convenue et il n’est que de scruter les visages et les attitudes des interprètes pour percevoir que le message ne passe pas toujours, en dehors des actes centraux. Après la trahison, l’oubli délibéré : alors qu’elle occupe une place de choix dans l’ouvrage, la danse est bannie, remplacée par des pantomimes très inégales, certaines plus que discutables.

Le plaisir musical – heureusement – réside dans l’écoute. La distribution, proche de la perfection, l’orchestre et les chœurs conduits de main de maître n’appellent que des éloges. La version ultime du premier chef-d’œuvre de Rameau, plus proche de la Phèdre de Racine que les précédentes, supprime le prologue et réduit les interventions des dieux pour se concentrer sur la dimension humaine. La chaconne finale est supprimée avant l’ariette Rossignols amoureux.

Triomphateur de la soirée, Stéphane Degout nous touche, bouleversant de justesse dramatique et musicale. Son jeu, sa présence, très travaillés, paraissent relever de l’évidence tant notre grand chanteur ne fait qu’un avec Thésée. La voix, profonde, noble, chaude sait se faire imposante, caressante, émue comme hautaine et froide. Dès son apparition aux enfers, avec Tisiphone, l’autorité vocale est manifeste, elle se renforce lors du dialogue avec Pluton. Son invocation à Neptune, le finale du III, son monologue « Grands dieux ! de quels remords je me sens déchirer ! » ont-ils été plus justes, plus émouvants ? Quant à Tisiphone, confié à Edwin Fardini, autre baryton, la voix est souple, élégante et toujours intelligible. Arnaud Richard, qui chante Neptune et Pluton, sans pour autant faire oublier Laurent Naouri, ne démérite jamais dans ses interventions.

Reinoud Van Mechelen, Jélyotte de notre temps, compte parmi les grands ramistes. Sa voix est idéale pour chanter Hippolyte, lyrique, aux accents héroïques que le rôle appelle. Le style, comme la diction sont parfaits. Le jeu, ardent comme juvénile, et la ligne se marient idéalement à ceux d’Aricie. C’est particulièrement vrai lors du dernier acte. Elsa Benoit réunit tous les moyens pour nous offrir une Aricie jeune, fraîche, passionnée, émouvante, servie par une voix colorée, longue, agile et expressive. La scène finale, d’une extrême douceur est la plus belle des récompenses vocales pour le spectateur qui aura persévéré deux heures vingt. Sylvie Brunet-Grupposo est une excellente tragédienne. Sa Phèdre est habitée, poignante dans sa rage comme dans sa plainte (son monologue qui ouvre le III). Dès ses premiers airs, elle s’impose, servie par une voix sonore dont les accents et conduite sont admirables. Son duo avec Hippolyte « Ma fureur va tout entreprendre » est d’anthologie. Lea Desandre, sous ses multiples incarnations, est toujours juste : de la prêtresse à la bergère chantant « Rossignols amoureux », en n’oubliant pas la Matelote-sirène portée par trois marins, ni la chasseresse. Adorable voix, au timbre mordoré, sensuel, d’une élégance stylistique rare, à la technique infaillible. Œnone est confiée à Séraphine Cotrez. La nourrice et confidente, au jeu noble, est servie par une émission chaude et son chant est convaincant, dès « Vos yeux n’attaquent plus un cœur ». Eugénie Lefebvre, Diane, dont les récitatifs sont exemplaires, reste un peu en-deçà de nos attentes (autorité et projection), même si la relative froideur est bien dans le caractère de la déesse. Les trois Parques, au second acte, forment un ensemble équilibré, puissant, d’une harmonie constante : Constantin GoubetMartial Pauliat et Virgile Ancely sont de vrais complices. Leur accord est proche de l’idéal, assorti d’une diction exemplaire. Les petits rôles sont aussi investis que le reste de la distribution.

Raphaël Pichon, familier de l’ouvrage, qu’il dirigeait déjà à Beaune il y a dix ans, en maîtrise tous les ressorts. Sa lecture est habitée. Le chœur, malgré les gestiques imposées par la mise en scène, s’avère en très grande forme. Les airs infernaux, ceux des matelots, le finale du IV, sont particulièrement superbes. Les ensembles sont réglés à merveille. Quant à l’orchestre, on le sent inspiré, animé de cette volonté de communiquer tout ce que la partition appelle. Puissant, enflammé comme tendre, toujours coloré, c’est un bonheur de tous les instants.

(*) A signaler, la coupure accidentelle intervenue lors de l’unique représentation n’a pu être corrigée… alors qu’au III, le conflit Hippolyte - Phèdre se développe, (à 1 :14 :12), le premier ne peut achever sa réplique « Ah ! je me sens glacé… », l’orchestre enchaîne la danse réjouissante précédant le premier air des matelots : les grotesques envahissent l’espace pour le divertissement – inqualifiable – dédié à Neptune… Qu'est-ce que Thésée est venu faire en cette galère carnavalesque ?

 

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