Le diable à quatre

Gala 2016 (Anja Harteros, Ekaterina Gubanova, Jonas Kaufmann et Bryn Terfel) - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | dim 24 Juillet 2016 | Imprimer

« Le meilleur (et les meilleurs) pour la fin », nous annonçait la page d’accueil du site du Festspielhaus pour ce Gala 2016 : Anja Harteros, Ekaterina Gubanova, Jonas Kaufmann et Bryn Terfel. Comme chaque année, pour clôturer en beauté une saison au casting de luxe, l’opéra badois nous propose un spectacle en guise de bouquet final afin de parachever le feu d’artifice permanent, avant une pause estivale de deux mois. Il faudra au moins ça pour se remettre des émotions de la saison, de haut vol, comme à l’accoutumée. Plein comme un œuf (certaines personnes se sont déplacées de très loin pour voir notamment leur beau ténor), le théâtre est quelque peu en surchauffe, sans pour autant se transformer en étuve, malgré les températures élevées du jour. En dépit des 2500 spectateurs, la salle est idéalement tempérée sans qu’on puisse entendre le moindre bruit de soufflerie, ce qui est bien agréable et nous met d’emblée dans des conditions d’écoute idéales. À nos côtés, un monsieur très digne annonce fièrement qu’il est venu avec ses neuf petits-enfants portant Dirndl et Lederhosen, les costumes traditionnels bavarois. Ils sont âgés de quatre à quinze ans, environ… De quoi faire sensiblement baisser la moyenne d’âge, car les places les moins chères étaient à 87 euros et ce sont plutôt des crinières blanches qui tapissent le parterre.

Ce sont donc quatre superstars qui se produisent sur scène, encore que, après plusieurs défections et changements en cette fin de saison, un remplacement de dernière minute a également été opéré ici. C’est Elīna Garanča qui devait initialement officier ; souffrante, elle est remplacée par Ekaterina Gubanova, qu’on a pu tout récemment entendre ici-même dans une somptueuse Walküre, il y a de cela quinze jours à peine. La mezzo avait fait merveille en Fricka, dont elle incarnait avec autorité l’ire froide. Ce soir, elle nous propose des variations sur le thème de la jalousie : sa Santuzza contient noblement sa fierté blessée et laisse éclater des aigus maîtrisés sans peine. Tout aussi à l’aise en Principessa dont elle parvient à suggérer la détermination machiavélique, elle irradie ensuite en Eboli, rôle dans lequel on avait déjà pu l’entendre sur cette même scène sous la direction de Valery Gergiev. Belle et opulente, la voix ce soir soutient la comparaison avec celle de ses partenaires, tout aussi en forme.

Anja Harteros, très en beauté dans un fourreau turquoise, s’impose d’emblée (c’est d’ailleurs elle qui ouvre le bal) avec autorité et apparente facilité, dans une maîtrise un peu aristocratique et un rien distante. Petit à petit, elle laisse introduire dans son chant pur et précis de la douceur ainsi qu’une délicate sensualité teintée d’une pointe de nostalgie désespérée et noble dans Don Carlo. Puis, on en arrive à une profondeur déchirante dans un « Vissi d’arte » inoubliable. Moment de grâce absolue qu’a dû également ressentir et partager Christophe Rizoud le mois dernier à Munich, où Anja Harteros avait déjà « sculpté le plus beau ‘Vissi d’arte’ qu’on ait vécu ». Les partenaires de Munich sont également ce soir au rendez-vous, à commencer par Jonas Kaufmann qui, souffrant, avait déclaré forfait début juillet mais qu’on est heureux de retrouver à son meilleur ce soir. Comme ses camarades, il reprend un répertoire qui lui est familier en ce moment : « E lucevan le stelle », pour commencer, empreint de sombre noirceur et de brillances moirées jusqu’à une note finale qui n’en finit pas de mourir, à en faire se pâmer d’aise le public dont on ressent la transe. Charmeur en diable, le ténor est très mince et on ne voit quasiment que son sourire ravageur. Il achève de conquérir toute la salle en Turridu, vraiment plus sicilien que nature, comme le soulignait Christian Peter lors de la sortie récente du DVD de sa Cavalleria rusticana. Pour un peu, on craindrait qu’il ne tue réellement la Santuzza d’un soir qui lui résiste d’ailleurs vaillamment. La ligne de chant est superbe et l’intelligence de jeu époustouflante, à tel point qu’on croit immédiatement au personnage et qu’on vibre à l’unisson à chaque changement de rôle.


© Andrea Kremper

Venons-en à la performance de Bryn Terfel, qu’on a envie de surnommer Bryn Teufel (Teufel signifie « diable » en allemand). Démoniaque à souhait en Méphistophélès, le chant est puissant, précis et nuancé, avec une science machiavélique du moindre effet. Le tout est pimenté d’une pointe de vulgarité et de verdeur magistralement diluée. Ce diable d’homme fait merveille, à la limite du cabotinage, mais toujours juste. Il faut le voir provoquer son monde, invectivant alors créateur et créatures : chef, public et caméra sur rail qui ose passer devant lui dans un train d’enfer. À ce propos, les caméras sont absolument partout : on se croirait sur un plateau de télévision américaine futuriste, avec robots articulés prêts à saisir des images dans toutes les directions, le tout complété par un technicien harnaché à sa caméra qui accompagne les chanteurs sur la scène et jusqu’en coulisses. Ce ballet n’est pas sans rappeler le tournage de l’Arche russe ou le Kika d’Almodovar, avec sa reporter au casque/caméra. Nous aurons donc un DVD qui permettra de se repaître des mimiques du facétieux Bryn, impayable Mefistofele et bien sûr profiter dans le détail et en gros plan de l’ensemble de cette soirée mémorable.

Dans « Son lo Spirito che nega », il se met évidemment à siffler (très bien d’ailleurs) et lorsque la foule le salue, il la conspue et l’invite à siffler, ce qui déchaîne l’hilarité et un concert de sifflets digne d’un stade. Un peu plus tard, son Scarpia est terrifiant de cruauté machiavélique. Quand il quitte le plateau pour laisser Tosca à son « Vissi d’arte », il se retourne devant la beauté de la plainte de sa victime puis s’assied sur les marches et écoute avec une telle intensité que même un sourd aurait compris qu’on entendait quelque chose de remarquable. Ses applaudissements au ralenti sonnent comme le plus beau des compliments. Son interprétation d’« Ella giammai m’amò », toute en sobre retenue, touche profondément. L’homme est las, brisé, à la limite de l’effondrement mais sans que l’on ne craigne jamais pour la ligne de chant qui, elle, reste profondément humaine et noble.

On se demande dès lors ce qu’il va nous offrir en rappel (chaque soliste offre un rappel, pour un concert dense au programme cohérent et original à la fois). C’est un judicieux « If I Were a Rich Man » – dont on mesure l’humour dans une ville comme Baden-Baden – qui nous est proposé, avec un battage à rendre jaloux Ivan Rebroff himself. Terfel est une basse-cour à lui tout seul, multipliant les gloussements, caquètements et grognements irrésistibles. À sa suite, Jonas Kaufmann enchaîne avec le Parrain, où l’on comprend ce que signifie « parla più piano » : difficile de parler plus bas, en effet, mais de façon aussi audible et émouvante. C’est une véritable déclaration d’amour qu’il susurre à son public énamouré et éperdu...

On en arrive enfin au finale et les quatre compères se préparent. On se dit qu’ils offrent la configuration parfaite pour le plus beau quatuor de Rigoletto dont on puisse rêver. Mais non, ils nous emmènent au Pays du sourire, pour un « Dein ist mein ganzes Herz! » d’anthologie, à quatre voix, où l’on met, entre autres pitreries, la main sur la bouche de son voisin pour mieux se faire valoir. Arrivent des coupes de champagne, y compris pour le chef d’orchestre, Marco Armiliato, dont on a d’ailleurs failli oublier de préciser qu’il effectuait un remarquable travail de soutien et d’accompagnement, à la tête de la Badische Staatskapelle… On s’attend évidemment à l’inévitable Brindisi. Mais non, c’est un « Happy Birthday » que tous reprennent en chœur. Anja Harteros semble surprise, native de la veille… Tous nos vœux à la merveilleuse soprano et un immense merci à elle et ses compères pour cette soirée en apesanteur où les trois heures et demie de gala ont passé comme un éclair !

 

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