L’effet Bartoli, c’est pas du placebo !

Händel heroines - Bruxelles (Bozar)

Par Bernard Schreuders | mer 07 Décembre 2016 | Imprimer

« Au milieu du chaos, comment trouvez-vous la paix ? » En écoutant Bartoli, pardi ! Oh le mauvais esprit, ce n’est pas très gentil pour Joyce DiDonato qui nous posait la question ici même, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, voici trois semaines. Du reste, ce n’est pas tout à fait exact. Certes, l’impalpable douceur de ses notes filées a le pouvoir de nous apaiser, mais Cecilia Bartoli peut faire beaucoup plus que cela. La comtesse Bathory se baignait dans le sang de vierges et les grands bourgeois, plus civilisés, allaient prendre les eaux ; notre cure de jouvence à nous, c’est Bartoli, et ce nous-là peut certainement se conjuguer au pluriel. Car enfin, ces visages rayonnants, ces regards étoilés, ces rires, ces vocalises même qui fusent jusque dans la rue ou sur les quais de la gare, qu’est-ce donc, sinon l’effet Bartoli ? Une euphorie collective où son récital plonge des spectateurs qui, revigorés, viennent de l’acclamer, debout, au parterre comme au balcon.

Un couple en retard se fraie un chemin jusqu’au premier rang alors que sa prestation vient à peine de débuter (« Chiudi, chiudi i vaghi rai », Il Trionfo del Tempo e del Disinganno) ? Elle le salue de la main et lui sourit sans s’arrêter de chanter, un geste qui dit déjà tout de l’artiste : entière, généreuse et transfigurée par la joie de faire de la musique, une joie qu’elle entend bien partager. Et pourtant, même un inconditionnel, pour peu qu’il sache raison garder, admettra que ce feu inextinguible qui l’anime est loin de toujours suffire. Cette ivresse, nous la devons d'abord à Haendel, dont la veine pathétique se révèle autrement inspirée et inspirante que les tièdes gazouillis composés pour la cour des tsarines que notre exploratrice a voulu dépoussiérer, mais sans réussir à en sublimer la banalité.

Contrainte, pour des raisons de santé, d’annuler le concert initialement prévu le 23 novembre puis celui de Londres deux jours plus tard, Cecilia Bartoli nous ne revient sans doute pas dans une forme olympique, mais elle a manifestement la pêche et retrouve vite ses marques après de menues hésitations. Nous en arrivons d’ailleurs à penser qu’elle était probablement déjà souffrante au Théâtre des Champs Elysées le mois dernier, car, ce soir, les moyens ne trahissent aucun déclin. Le timbre est intact, les aigus bien présents et la projection identique à ce que nous en connaissons depuis plusieurs années, alors que nous venons régulièrement nous ressourcer dans cette Salle Henry Le Boeuf qui ne flatte pas outrageusement les voix. 

Néanmoins, des plages orchestrales plus nombreuses et, a contrario, des incursions limitées tant dans la bravoure (« Desterò dell’empia Dite », Amadigi, pris à une allure moins vive qu’il y a deux ans) que dans les voltiges plus légères du canto fiorito (« M’adora l’idol mio », Teseo) sont autant d’indices qui donnent à penser que tout a été conçu pour ménager l’artiste. S’il n’en faut pas davantage pour s’interroger sur l’état des ressources d’une chanteuse qui nous a, il est vrai, habitué à de tout autres démonstrations, le numéro de Steffani livré en bis (« A facile vittoria ») se transforme en un duel épique avec la trompette, rehaussé de traits interminables et de messa di voce à répétition qui nous rassurent sur la longueur du souffle et l’élasticité de l’organe.

Du reste, nous n’allons tout de même pas nous plaindre que la pyrotechnie prenne moins de place que d’ordinaire, puisque c’est au profit de l’émotion. Lorsque débute le Da Capo de « Lascia la spina » et que le tempo s’étire, nous pressentons que le miracle va encore advenir et il advient : Cecilia Bartoli nous raconte une nouvelle histoire, où, comme dans un palimpseste, le souvenir des précédentes ne fait qu’affleurer. Les ornements ne sont plus des perles de coquette mais les figures de style, éminemment suggestives, d’un poète. Encore faut-il pouvoir s’exprimer à la première personne, encore faut-il avoir quelque chose à dire. Le mezzo possède cette faculté peu commune de pouvoir donner libre cours à ce trop plein d’énergie, cette exubérance qui la caractérisent pour l’instant d’après s’abstraire du monde et rentrer dans le sien où l’intime, mais irrésistible étreinte de son chant nous fait également pénétrer («  Scherza infida »). Expérience ineffable, il faut la vivre pour la comprendre, il faut oser larguer les amarres comme Aci s’abandonne à la mort qui vient (« Verso già l’alma col sangue »).

Difficile, au travers d’une prestation fragmentaire et décousue (ouvertures, concerto minute, extraits de concerto grosso, etc.), de savoir ce que Les Musiciens du Prince ont vraiment dans le ventre. Nous devrons attendre les productions d’Ariodante et de La Cenerentola en 2017 pour découvrir de quoi est réellement capable cette phalange qui a vu le jour l’été dernier dans la principauté monégasque. Au-delà d’une performance relativement académique et sans prise de risque, il nous faut surtout déplorer un déséquilibre flagrant au sein des cordes, comme trop souvent dans les ensembles baroques, les basses se voyant réduites à deux violoncelles et à une contrebasse. En revanche, Les Musiciens du Prince s’acquittent avec un zèle appréciable de leur principale mission : accompagner leur directrice artistique dans ses tournées internationales. Ils rivalisent de finesse dans l’art de l’estompe et excellent tout particulièrement dans les moments chambristes (« Oh sleep, why dost thou leave me ? », Semele). Bien qu’elle donne parfois l’impression d’être surlignée, la complicité de la star avec ces partenaires ne relève pas que de la mise en scène. Les mélomanes auront d’ailleurs probablement reconnu parmi eux la violoniste Ada Pesch, concertmeister de l’Opéra de Zurich mais aussi de sa formation sur instruments anciens, La Scintilla, orchestre avec lequel Cecilia Bartoli a réalisé plusieurs projets (La Sonambula, Norma et l’album Malibran).

Point de fumées, de projections vidéo ni de chorégraphie ; pour achever de mettre le public dans sa poche, dérider les blasés et les coincés que son fabuleux gosier intimiderait, la diva romaine n’a besoin que d’un miroir, qu’elle échange contre un Smartphone pour se mirer de plus belle (« Myself I shall adore »). A l’ère des selfies et de l’ego triomphant, le clin d’œil, peut-être facile, fait mouche et nous régale, parce qu’il est joué avec juste ce qu’il faut d’esprit, sans verser dans l’histrionisme où tombent certaines clownesses que, par charité, nous ne nommerons pas, mais que chacun reconnaîtra. 

 

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